Aziza Brahim, au nom des déplacés de force et réfugiés

Aziza Brahim. © Ana Valiño

Figure de la musique sahraouie, Aziza Brahim incarne aussi les tribulations de son peuple, auquel elle apporte un soutien constant avec ses chansons. Sur son cinquième album Sahari, ouvert à de nouvelles sonorités, la chanteuse qui réside en Espagne évoque plus largement la situation de tous ceux contraints à l’exil.

Le sujet est toujours sensible, et la chanteuse sahraouie Aziza Brahim l’a constaté à ses dépens début 2019, rappelant à ceux qui l’auraient oublié les enjeux politiques de la cause qu’elle défend, loin d’être symbolique. "Pour une raison indépendante de la volonté de l’artiste", l’Institut du monde arabe à Paris avait alors annulé son concert. A travers les pressions que le Maroc aurait exercées contre sa venue, le conflit du Sahara occidental qui oppose le royaume chérifien au Front Polisario depuis plus de quatre décennies est tout à coup revenu dans l’actualité.

L’affaire n’a pas manqué de provoquer moult remous, notamment auprès du réseau Zone Franche : les professionnels des musiques du monde ont fait part de leur crainte que "la nécessité d’accueillir, dans nos institutions les plus prestigieuses, des artistes porteurs de cultures minoritaires, ou issus de zones de conflits, ne soit pas une évidence partagée par tous." L’incident a en tout cas remis en lumière le rôle prêté aux chanteurs qui incarnent une forme de résistance, comme c’est le cas d’Aziza Brahim.

La seule pochette de Sahari, son cinquième album, traduit ce positionnement affirmé et revendiqué, exprimé sur le terrain de la poésie – celui de sa grand-mère, Ljadra Mint Mabrouk : on y voit une petite fille en tutu, faisant des pointes, avec en arrière-plan les installations sommaires d’un camp de réfugiés en plein désert. Une façon à la fois d’alerter et de donner espoir. Le point de départ de ce nouveau projet discographique ? "Je voulais expliquer l’expérience de l’exil sur le plan musical et dans les paroles", répond la jeune femme, installée en Espagne depuis 2000, pour qui l’idée du voyage est au centre de ces deux derniers albums : "Dans le précédent, Abbar el Hamada, c’était à travers ce désert rocailleux où sont situés les camps de réfugiés sahraouis ; dans celui-ci, c’est à travers la carte du monde, du Nord au Sud, différents déserts."

Si elle dit être partie de sa situation, que ce soit dans Cuatro Proverbios qui rassemble des proverbes de chez elle "sur la guerre et l’importance de la paix" ou dans Lmanfa ("littéralement l’exil"), elle veut élargir le propos : "J’ai commencé à écrire sur ces sujets parce qu’ils me concernent et concernent les Sahraouis, mais quand tu regardes l’actualité, tu comprends qu’en réalité, ça touche plus de 70 millions de gens déplacés de force dans le monde, dont 25,9 millions sont des réfugiés."

Son approche musicale a elle aussi évolué pour ce disque, avec une autre méthode de travail. Fini, les enregistrements live qu’elle avait privilégiés au cours des dernières années. Les dix morceaux de Sahari ont été conçus par fragments, ici et là, puis réunis pour former un puzzle aux sonorités parfois fort différentes de ce qu’elle avait proposé jusqu’à présent.

L’implication d’Amparo Sanchez dans le processus n’y est pas étrangère. L’artiste catalane, qui a incarné une sorte de rock alternatif latino avec son groupe Amparanoia à la fin des années 90 avant de poursuivre en solo avec un répertoire folk rock teinté de boléro, s’est avérée une partenaire idéale.

Les deux femmes s’étaient rencontrés dans les locaux d’une radio à Madrid et avaient senti le courant passer entre elles. "Quand j’ai fini les chansons du nouvel album, j’ai vu l’opportunité de travailler ensemble. Elle s’est chargée de la préproduction et sa contribution a été un point clé de ce son nouveau dans ma musique", souligne Aziza. Comme ces beats électro, qu’ils s’inspirent des battements de main sur Sahari, ou qui trouvent une place quasi naturelle aux côtés des guitares et percussions dans Hada Jil. Sûrement faut-il voir aussi dans Las Huellas, mis au rythme du reggae avec un résultat séduisant, la patte de celle qui avait été soutenue par Manu Chao.

Au-delà de ces aspects remarquables, tout n’a pas changé, dans le répertoire de la chanteuse venue du désert, mais elle s’est donné les moyens de ses envies : "Continuer de mettre à jour les rythmes traditionnels sahraouis." Oser est un risque, une mise en danger, qui nécessite une forme de courage, même en musique.

Aziza Brahim Sahari (Glitterbeat records) 2019
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