Le maloya de Danyèl Waro, du particulier au général

"Tinn Tout", le nouvel album de Danyèl Waro. © Cobalt

Militant impénitent, le chanteur réunionnais Danyèl Waro est devenu une référence bien au-delà de son île de l'océan Indien et du cercle des amateurs de maloya qu'il a élargi depuis trois décennies. Sur nouvel album Tinn Tout, nommé aux prochaines Victoires du jazz dans la catégorie des musiques du monde, il met son esprit critique au service de sa poésie créole.

RFI Musique : La chanson qui donne son titre à votre nouvel album et nous invite à "tout éteindre" trouve une résonance particulière dans le contexte actuel. Ce que vous dénoncez s'inscrit dans la réflexion sur le monde d'après. Que retirez-vous de la période que nous traversons ?
Danyèl Waro : Il y a du bon et du mauvais. Sans les gaz d'échappement, la nature a respiré pendant deux mois. Et en même temps, l'organisation humaine a pris un coup. Il faut trouver un équilibre. La crise a forcé les choses, mais elle a montré que c'est possible de ralentir, de calmer le jeu. On peut au moins retenir cette leçon. Les luttes sociales vont reprendre et on va retomber dans tous nos travers. C'est dommage parce qu'on avait réussi à avoir un quasi consensus, à prendre sur nous. L'abus de consommation, la question des énergies fossiles, la mondialisation à outrance sont là depuis longtemps et ceux qui veulent bien réfléchir à une alternative n'ont pas attendu les situations catastrophiques pour le faire. Moi, j'ajoute ma pierre à l'occasion.

Une version a capella de Tinn tout figurait sur l'album live Kabar, pourquoi avoir tenu à lui donner une deuxième vie et d'autres habits musicaux ?
Le morceau date de 2010 et on l'avait enregistré en 2012 dans un concert, mais il était un peu largué en toute fin de disque. Il méritait d'être enregistré avec d'autres nouveaux morceaux et qu'on lui trouve une place intéressante. On en a fait le titre du nouvel album parce qu'il parle de choses générales que j'aime bien dire. Ce n'est pas un hommage à tel ou untel, comme je fais souvent, c'est plus global

Sur la pochette de l'album, on vous voit sortir de l'océan avec un seau. Comment faut-il interpréter cette photo ?
Elle avait été prise lors d'un événement qu'on avait organisé au cimetière des esclaves découvert par un cyclone il y a quelques années. On a commencé à bénir l'endroit, avec de la pisse de vache, de l'eau de mer, comme on le fait dans la culture malbar. Donc, j'étais parti chercher de l'eau à la mer pour faire notre bouillon purificateur. On a reçu les photos pendant l'enregistrement de l'album et on s'est dit que c'était une bonne illustration pour Tinn tout : éteindre l'incendie à coup de seaux, transporter l'eau dérisoirement comme le colibri avec sa goutte d'eau.

Vos textes datent d'époques très différentes : de 1976 à 2017. Si vous êtes coutumier du fait,  qu'est-ce qui peut expliquer cette sélection présente ?
J'ai tardé à faire un premier album, en 1987, alors que j'avais plein de chansons. Donc je suis toujours décalé. En 1994, quand j'ai enregistré Batarsité, j'en ai laissé beaucoup d'autres de côté. Au fur et à mesure, sur chaque album, j'ajoute des anciennes aux nouvelles. Mais il n'y a pas de thème principal, ce n'est pas la démarche. C'est une somme de points de vue qui rejoignent les hommages que je rends à Daniel Singaïny ou Dédé Lansor. Dans le dernier morceau, Dann Wi, j'explique que je ne suis pas d'accord avec le fait qu'en disant "oui", on règle tous les problèmes, alors qu'on les entasse et on prépare la guerre. Il faut apprendre aux gamins à donner leur position, et non pas se plier.

Chanter la mémoire des autres, ce que vous aviez déjà fait à plusieurs reprises, est-ce une dimension traditionnelle du maloya ou une touche plus personnelle ?
C'est vrai qu'il y a beaucoup de noms, de prénoms dans mes chansons. C'est ma marque de fabrique. Parce que l'histoire qu'on va raconter passe toujours par quelqu'un. C'est important de parler des gens pour raconter l'émotion, la liberté, le combat, les contradictions. Parce qu'en face du rouleau compresseur culturel français ou américain, on n'a pas droit au chapitre, donc il faut qu'on raconte notre "réunionité", notre valeur à nous. Notre histoire est marquée par des officiels, qui ont des titres, mais on ne s'occupe pas des petites gens. Parce que ces petites gens-là parlent une petite langue. Parce que ces gens-là croient à des divinités qui ne sont pas catholiques. J'ai ce tempérament de voir dans l'humain autre chose que l'apparence. On nous a tellement condamnés par le physique, la couleur de peau, qu'on nous a enlevé l'humanité. Il faut la chercher et l'éclairer, l'exprimer, malgré les contradictions.

Au fil du temps, de nombreux musiciens de La Réunion se sont succédé à vos côtés pour vous accompagner. Y a-t-il une école Waro ?
Les musiciens se forment un peu partout, ils jouent souvent dans différents groupes. Le modèle Danyel Waro, qui me qualifie un peu, il est dans la façon de faire le maloya. Des mélanges de rythmes qui me sont propres : cette espèce de valse que j'ai découverte avec Firmin Viry sur Valet Valet, par exemple, je l'ai beaucoup utilisée. Je trouvais magique ce changement de rythme. J'ai aussi développé le côté malbar, dans le rythme ou la mélodie, qui existe dans le maloya traditionnel mais n'est pas fait avec la liberté qu'il faudrait. C'est ce que je propose, le chemin que j'ouvre. Il y a vingt ans, je ne pouvais pas faire ce que je fais. Avec l'expérience, je me sens plus à l'aise. J'apprends en faisant, en rencontrant. Je ne vais pas aller faire une école de ci ou de ça pour appliquer par la suite, ce n'est pas ma manière de faire les choses. Je ne suis pas fermé mais je prends le temps !

Danyèl Waro Tinn Tout (Cobalt/Buda Musique) 2020
Page Facebook