Bab L’Bluz, de l’électricité dans le gnaoua

Le groupe de rock Bab L'Bluz. © Bab L'Bluz

Ils se rencontrent à Marrakech, autour du jazz et des musiques gnaoua… Brice le Français et Yousra la Marocaine tombent amoureux et donnent naissance à une musique hybride, qui leur ressemble : un rock gnaoua jubilatoire. Depuis, à la manière des transes ancestrales, leur groupe Bab L’Bluz délivre ses énergies puissantes que l'on retrouve dans l'album Nayda !

La première moitié de l’histoire démarre à El Jadida, ville marocaine fortifiée, d’héritage portugais, battue par les flots de l’Atlantique, à une centaine de kilomètre au sud de Casablanca. Là, dans cette ville de 200 000 âmes, Yousra Mansour, née à l’orée des années 1990, grandit baignée de musiques : du blues, du rock, des musiques orientales, jaillissent pêle-mêle des platines parentales.

Au départ, l’adolescente forge sa voix sur le répertoire classique de l’icône libanaise Fairuz, avant de s’essayer à la guitare, en autodidacte, grâce aux balbutiements d’Internet. Très vite, Yousra, libre et rock, lance ce pied-de-nez à la société patriarcale marocaine, en se dévouant à la musique et à ses chemins de traverse. 

La deuxième moitié de l’histoire commence à Annecy, en Haute-Savoie. Brice Bottin, même âge que Yousra, se découvre un amour fou pour la musique à 14 ans, avant d’intégrer le conservatoire. Après son bac, à Lyon, où il réside, il joue avec des artistes du monde entier – Sénégalais, Cubains, Brésiliens, etc. "J’ai même fêté mes dix-huit ans avec le pianiste de Fela Kuti, s’émeut-il. J’ai toujours aimé la funk, l’afrobeat, les emboîtements rythmiques et, bien sûr, la transe, impulsée par ces structures musicales et leurs répétitions."

Alors, forcément, lorsqu’il croise sur son chemin, la musique des Gnaoua marocains, ces descendants d’esclaves originaires d’Afrique subsaharienne, il ne résiste pas. Les imbrications savantes, mouvantes, lancinantes des karkabous, ces castagnettes, avec le chant et la basse du guembri mêlés au chant des mâalems, les maîtres des cérémonies, agissent sur lui comme un sortilège… 

Yousra, elle, croise l’art des Gnaoua avec ses parents, à chaque édition du célèbre festival d’Essaouira. Et, à chaque fois, cette musique pénètre davantage son esprit et son cœur. "J’adorais l’ambiance, les lilas (ces rituels des confréries, ndlr), et bien sûr, le côté transe, se rappelle-t-elle. Le son du guembri, vivant, vibrant, m’emporte toujours, et plus encore, désormais, que j’ai mis les mains dans cette musique…" 

La nostalgie de Woodstock

Entre Lyon et El Jadida, rien ne laissait présager une rencontre. Mais le hasard (ou le destin) forge l’amour et élabore le tissu de belles musiques. Fin 2016, les deux se retrouvent à Marrakech, lors d’une résidence de musique autour des points de jonction entre musique gnaoua et jazz. C’est le coup de foudre, humain et musical.

D’emblée, Yousra et Brice, aujourd’hui mariés, se mettent à travailler conjointement, avec le plus grand des sérieux, dans l’intimité d’une histoire naissance, le guembri basse et le guembri guitare, plus petit, la "awicha". Entre la France et le Maroc, ils laissent leurs doigts errer sur les cordes… Et dans leurs gammes, éclosent des créations, des poésies. Autour d’elles, les talents de producteur de Brice inventent des univers, des couleurs. Et bientôt, leur monde surgit, sans préméditation, à mi-chemin entre l’art ancestral des gnaoua, et les riffs rugueux des rockeurs psychédéliques des années 70, tels Jefferson Airplane. "On éprouve une nostalgie de Woodstock" rigolent-ils. Et ainsi, leur musique, futuriste et aux racines ancrées dans des temps immémoriaux, rappelle l’image fantasmée d’une Essaouira, havre des Gnaoua, et paradis retrouvé des hippies, fréquenté par Jimi Hendrix, Paul Simon, Frank Zappa ou Cat Stevens…

À leur duo, Brice et Yousra ajoutent des tablas indiennes, des tanpuras, des flûtes, des karkabous, sans autre limite que celle de leur imagination joyeuse, et fondent leur "power quartet"... Bab L’Bluz, est né : "Bab", comme la porte en arabe, et "Bluz", en référence au "blues, mère de toutes les musiques, son né de la terre et de la souffrance des peuples, de la Mauritanie au Mali, en passant par le Maghreb, nostalgie faite chanson", disent-ils. 

Des vertus guérisseuses

Et ainsi donnent-ils naissance à leur premier album, Nayda !, dont le titre signifie "faire la fête, danser", et symbolise aussi le mouvement d’une nouvelle jeunesse, une sorte de movida marocaine au début des années 2000. D'emblée, cette première galette, signée sur le prestigieux label Real World, se révèle savoureuse. Peut-être parce qu’elle parvient à merveille à mixer les ingrédients et les épices.

Ainsi, Nayda ! ne saurait être un simple disque de fusion, issu d’un laboratoire de chimistes ou d’un exercice de style (trop) scolaire. Chaque influence y joue à part égal, avec bonheur et intuition : comme s’ils avaient créé naturellement une nouvelle musique, la leur, du rock gnaoua parfaitement homogène et métissé. 

Sur ces pistes, Yousra a posé des paroles qui parlent de tolérance, d’acceptation de couleurs de peau, de religion, de condition des peuples africains, de poésie mauritanienne...Et lors de leurs prestations au Maroc, au Boulevard de Casablanca, un festival de musique urbaine, puis à Visa for Music à Rabat, ils ont conquis l’auditoire.

Aujourd’hui, leur single Ila Mata, au clip psychédélique et hypnotique, résonne comme un hymne aux vertus bienfaitrices. Il parle de tolérance et de l’état actuel des populations. Il décrit, en une prémonition, une sorte d’apocalypse : comment les humains ont perdu leurs valeurs et leurs profondeurs d’âme. Tel l’art ancestral des Gnaoua, leur tube possède des propriétés guérisseuses et puissantes : une magie qui annonce une heureuse destinée musicale à Brice et Yousra…

Bab L’Bluz Nayda ! (Real World) 2020

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