Chouk Bwa & The Ångströmers, vaudou électrique

La formation Chouk Bwa & The Ångströmers est née de la rencontre entre le vaudou haïtien et l'électro belge. © Eric Desjeux

Chouk Bwa & The Ångströmers résulte de la rencontre inédite entre un groupe de vaudou haïtien et un duo d’électro belge… Entre les deux, l’alchimie fonctionne diablement : une transe puissante, comme une magie vaudou en réalité augmentée, à découvrir sur leur premier disque, Vodou Ale.

Se laisser traverser par une expérience, saisir sa chance, changer le cours de son destin : voici la philosophie, qu’il résume lui-même avec humour, du Belge Michael Wolteche, devenu un peu par hasard producteur de musique entre le plat pays et Haïti. Ainsi, lorsque l’homme croise pour la première fois, en 2010, à Bruxelles, lors d’un stage, certains membres du groupe de vaudou haïtien Chouk Bwa Libète (Prononcer "Chouk Bwa Libèté"), il éprouve un choc tel qu’il décide de partir sur leurs terres deux ans plus tard.

Là, aux Gonaïves, ville royaume du vaudou, il retrouve le groupe au grand complet et ressent ce "flash monstrueux". "Issu d’une famille de musiciens classiques, je jouais du violon, de la musique expérimentale… J’ai rencontré, dans les sons vaudou haïtiens, un raffinement, une complexité extraordinaire. J’écoute leurs polyrythmies et leurs chants, avec le même amour qu’un quatuor à cordes de Beethoven".

Sur cette formation en particulier, Chouk Bwa Libète, l’homme parle d’un "coup de foudre", de ceux qui ne s’expliquent pas : "Je les appelais 'les Rolling Stones Vaudou'. Ce n’est pas parfait musicalement, mais leur son s’impose… si intense ! Et puis, chacun des tambourinaires possède sa personnalité, sa poésie. Une justesse, une sincérité, sans 'démonstration'." 

D’emblée, Michael décide de les produire. Il en tirera un premier disque "roots" en 2015, Se nou ki la !, signé chez Buda Music. Bien vite, pourtant, l’attrait de nouveaux horizons sonores titille le Belge : "Si nous restions dans une dimension traditionnelle, ça allait être compliqué pour eux. Et moi, j’allais m’ennuyer… Il fallait confronter le projet à d’autres univers. Pour autant, je ne voulais pas leur adjoindre des instruments harmoniques, trop ancrés dans la tonalité, eux qui en changent tout le temps. Je ne voulais pas lisser leurs particularités. J’ai donc pensé à de l’électro, mais pas en mode boîtes à rythmes, plaquées sur leur art…Elle devait être, au contraire, générée à partir du jeu même du groupe"

Repérer le temps fort

Ainsi, le producteur fait appel au "seul groupe d’électro qu’il connaît", The Ångströmers, un duo constitué de Nicolas Esterle et Frédéric Alstadt, fondé à Toulouse, déplacé à Bruxelles, rencontré sur un plateau télé. Et d’emblée, ça colle. Les deux acolytes, fans d’ethnomusicologie, rentrent avec précaution et délicatesse dans la musique vaudou…. 

Une première séance de travail en 2016, suivi d’un concert, pose des bases enthousiasmantes, mais révèlent aussi des difficultés. Nicolas explique : "Pour nous, 'gens du Nord', la compréhension des formules rythmiques était compliquée : difficile de repérer immédiatement le temps fort. Il nous a fallu rentrer dans tout un monde, exercer notre compréhension, sans trahir…"

Pour les deux, au début, le vaudou se résume aux images d’Epinal, aux poupées piquées d'épingles, aux films d’horreur, au folklore... Et puis, un voyage en Haïti leur met les pendules à l’heure et la tête à l’envers. "On s’est retrouvés dans des cérémonies avec une quarantaine de personnes en transe : ça équivalait au pire des pogos dans le plus intense des concerts punk. Jamais je n’oublierai cette puissance", se rappelle Fred.

Au fil du temps, le duo noue des liens forts avec les membres de Chouk Bwa, et pénètrent leur monde : "On a été très à l’écoute de leurs réactions. On a essayé de réaliser une extension de leurs sons acoustiques, de trouver des lignes de basse qui fonctionnent et des césures inhabituelles, de revenir à des propositions plus percussives, inspirées de leurs cycles..."

Cérémonies vaudou et free party

La création commune et l’enregistrement s’effectue dans un premier temps en Haïti : premières ébauches enregistrées de manière rudimentaire sur un 6-7 pistes, dans un bar de brousse improbable, avec "une sono pourrie et un groupe électrogène". Puis ils peaufinent le tout à l’Institut français de Port-au-Prince, avant de finaliser le disque en Belgique. 

"En fait, on a traduit, avec l’électronique, les polyrythmies vaudou, dans leur esprit, résume Fred. Si l’on retire l’électro, les tambours ne sonnent plus pareil." "Notre objectif, c’était de rendre aussi lisible que possible, pour un public élargi, l’esprit de la transe inhérent à leur musique", renchérit Michael.

D’ailleurs, entre les cérémonies vaudou et les free parties, Fred et Nicolas perçoivent des connexions évidentes. "Dans les deux cas, il y a une succession de mêmes patterns rythmiques avec de légères variations et des sons qui évoluent tout au long de la nuit". Ainsi, leurs concerts aux dernières Transmusicales de Rennes, en décembre dernier a témoigné de ces passerelles nouées par-delà les océans et de la force irrésistible de leurs liens.

Et ainsi se révèle Chouk Bwa & The Ångströmers, une création puissante, douce, lancinante, et diablement efficace qui sublime les mondes vaudou, et confère une dimension universelle à la transe des tambours haïtiens. 

Chouk Bwa & The Ångströmers Vodou Alé (Bongo Joe) 2020
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