Musiques de France, musique de la diversité

Le groupe de rock français Carte de Séjour à Paris, en 1987. © Getty Images/Mohamad Lounes

Cette année, le festival dionysien Villes des Musiques du Monde a décidé d’explorer les musiques de France : celles issues des régions, celles issues des diasporas… Elles y résonneront dans toute leur joyeuse diversité… Mais au fait, qu’est-ce qu’aujourd’hui la "musique française" ? Réponse haute en couleur avec Roger Raspail, Mustapha Amokrane, Bab El West, et le groupe occitan Mbraia. 

"Douce France" : il y a dans la thématique 2020 de Villes des Musiques du Monde, un clin d’œil à Charles Trenet, autant qu’un salut au pied de nez métissé et épicé, lancé par Rachid Taha et Carte de Séjour en 1987.

Parmi les rescapés de la pandémie, le festival (9 octobre-9 novembre) garde ainsi courageusement le cap, malgré quelques annulations de concert. Et s’il nous avait habitués à d’époustouflants dépaysements sonores lors de ses précédentes éditions ("Cap sur les îles " en 2018, "Nos Amériques " en 2019…), cette année, la manifestation dionysienne réduit la voilure pour se recentrer sur l’Hexagone. À cela, des raisons pratiques, par temps de Covid : pas de voyages nécessaires, pas de visas, etc. Pourtant, si les frontières géographiques se resserrent, l’audace, elle, se révèle extralarge, et la variété musicale promet d’être au rendez-vous.

Une histoire mondiale de la France

Ainsi, durant un mois, les oreilles curieuses croiseront le troubadour d’origine algérienne HK, le mythique Orchestre National de Barbès, le duo DuOuD, le percussionniste guadeloupéen Roger Raspail, le rappeur Sly Johnson (ex-Saïan Supa Crew), les deux frères de Zebda, Mouss et Hakim, la chanteuse d’origine béninoise et congolaise Perrine Fifadji, ou le maître ès gnaoua Aziz Sahmaoui.

Et puis, il y aura ce touchant hommage aux géants disparus – Manu Dibango, Tony Allen, Mory Kanté, Hilaire Penda… Le point commun de tous ces artistes ? Avoir créé leur musique sur le sol français.

Kamel Dafri, militant-chef d’orchestre de la manifestation, explique : "Nous sommes dans cet entre-deux qui cherche à réinventer le monde d’après. Finalement, on se reterritorialise, ce qui est en accord avec notre démarche, et notre ‘Prix des musiques d’ici’. Dans notre port d’attache, la Seine-Saint-Denis, il y a toutes les couleurs des musiques de la planète, issues des diasporas, et teintées des vibrations de notre sol, des instruments et musiciens ici présents, etc. En fait, durant cette édition, nous raconterons, en musique, une histoire mondiale de la France."

Car, au final, qu’est-ce que la musique "de France " ? Faut-il, pour la définir, se fier au triste palmarès des dernières Victoires de la Musique, déplumées de leur catégorie "Musique du monde", offrant une image affligeante et soporifique du paysage musical français ? Ou faut-il, au contraire, entendre jaillir toute la diversité rayonnante des musiques made in France ?

Du gwo ka dans la Flambée Montalbanaise

Ainsi, Roger Raspail fait-il de la musique "de France " ou "française " ? Sans aucun doute, martèle celui qui assume avoir été bercé par Salut les Copains, Johnny Hallyday, Claude François ou Sacha Distel... Alors, certes, son gwo ka possède des racines à 100% africaines, mais la musique française ne vibre-t-elle pas, elle-même, des rythmes issus du continent qu’elle a colonisé ?

Et puis, raconte le percussionniste : "Le gwo ka s’est métissé avec des sons d’origine française, pour donner naissance à la biguine, au quadrille, à la polka… Moi-même, j’adore croiser mes percussions avec des standards de la musique hexagonale, comme La Flambée Montalbanaise (tube de musette signé Gus Viseur, ndlr). L’émergence des radios libres, au début de l’ère Mitterrand, a rendu visibles toutes les couleurs musicales de la France. Mais il faut rester vigilant pour les préserver… "

Pour Villes des Musiques du Monde, Roger Raspail jouera d’ailleurs avec les Diabaté, une famille d’Aubervilliers originaire du Mali : une façon, encore, de proposer une "musique de France".

Autres champions du métissage, présents pour Villes des Musiques du Monde ? Le groupe Bab El West a lui aussi forgé sa propre "musique française ", grâce à une hybridation improbable, fruit d’une rencontre entre un Algérien, un Tunisien et deux Bretons. "Depuis onze ans, nous avons tourné dans toutes les régions de l’Hexagone, joué dans des bleds, fait danser toutes les communautés, de 7 à 77 ans, explique le leader Habib Farroukh. Né à Lannion, le groupe a grandi avec le public français, a reçu des subventions de l’État. Je pense pouvoir dire que nous faisons de la "musique de France", même si nous chantons en arabe…"

Algériens, Occitans, même combat

"On participe évidemment à cette identité française en mouvement", affirme, quant à lui, Mustapha Amokrane, ex-Zebda, du duo Mouss & Hakim. Zebda, musique de France… ou non ? L’homme envoie valser les frontières étriquées et se moque des étiquettes : "J’aime cette idée d’une France multiple, pleine d’accents et de musiques diverses… D’ailleurs, à notre arrivée, des militants occitans, de la génération des folkeux, nous ont accueillis à bras ouverts : une famille."

Pourquoi, alors, les institutions et la plupart des médias "mainstream " continuent-ils d’ignorer cette diversité, née parfois d’une histoire douloureuse, cette multiplicité qui compose la carte musicale de France ? Mouss pointe une industrie du disque moribonde, qui protège ses clichés de "musique française".

Il dénonce aussi une institution et des politiques culturelles toutes puissantes qui favorisent l’entre-soi. Mais au fond, dit-il : "Quand j’étais jeune, les stars de la variété s’appelaient Goldman ou Sanson. Aujourd’hui, ils se nomment Maître Gims, Aya Nakamura ou Soprano. Qu’on le veuille ou non, ils proviennent tous des minorités et tracent, par eux-mêmes, leurs sillons de stars. Une évolution !"

Et puis, les musiques issues des diasporas ne sont pas les seules à avoir souffert de cette tendance à l’uniformisation de la musique française. Kamel Dafri explique : "Pour moi, l’occultation du maloya ou du gwo ka, ces musiques de résistance par rapport au pouvoir politique, et le mépris dont ont souffert les musiques et langues régionales, au nom d’une République indivisible, relèvent du même combat. Tout cela contribue à appauvrir nos richesses et nos identités… "

Ainsi, le groupe Mbraia, qui devait être présent sur le festival dans le cadre d’un partenariat avec le MaMA (annulé), redonne une autre vie, depuis leurs Pyrénées, à des chants occitans. "C’est la langue de mon père, dit Paulin Courtial, le chanteur. J’ai l’impression de toucher l’universel, parce que je chante comme je suis, d’où je suis. C’est aussi une manière de préserver la biodiversité de la musique en France… "

Alors, qu’est-ce, au final, que la musique de France ? Roger Raspail résume simplement : "La musique se colore de la terre ou elle est née." Kamel Dafri évoque un "droit du son", comme il existe un "droit du sol" : "À partir du moment où une musique a pris racine ici, elle est française, non ?". Mustapha émet même l’hypothèse d’une "franco-sonie ", une façon de sonner "à la française". Dans tous les cas, c’est cette France multiple, diverse, joyeuse et colorée qui résonnera lors du festival Villes des Musiques du Monde… Tout un voyage !

Villes des Musiques du Monde, du 9 octobre au 9 novembre
Site officiel / Facebook