Ann O'aro : la reconquête du corps

Bino Waro, Ann O’aro et Teddy Doris. © Florence Le Guyon

Deux ans après son magistral premier disque, où elle dévoilait à mots crus, l'inceste commis par son père, la chanteuse réunionnaise Ann O'aro revient avec un deuxième album, Longoz, plus serein et lumineux. Avec un simple trombone et des percussions, elle y déroule sa poésie créole, qui évoque l'alcoolisme, la décolonisation, les dangers du militantisme… Une œuvre du cœur, de l'esprit et du corps.

Un cri quasi animal, d'une puissance sans retour : ainsi s'imposait le premier disque d'Ann O'aro, en 2018. Dans ses douze titres, d'une poésie crue, à la violence ultrasensible, elle déroulait, en créole, cette langue jaillie des tripes, l'inceste subi, commis par son père et le suicide du géniteur. Dès lors, on pouvait légitimement se poser la question de la suite… Et même si elle était possible tant cette entrée en musique se révélait radicale. 

Et voici Ann, plus apaisée, après un an et demi de psychanalyse, cet "espace sécurisé, où libérer ses mots et sa douleur". La voici avec un nouveau disque, Longoz, toujours à vif, mais ponctué de respirations plus sereines, d'éclats de joie qui percent les nuages, voire d'amour, enfin autorisé. 

Des jeux pour composer

Cette fois, la fabrication de l'œuvre ne s'est pas faite dans les affres de la solitude, mais au sein d'un groupe comme une famille, composé de Bino Waro aux percussions et Teddy Doris au trombone. Et, à la différence du premier, où tout surgissait du seul cœur, de la seule chair d'Ann O'aro, fruit d'une intuition nécessaire et salvatrice, la chanteuse a, ici, procédé par mise à distance, par jeux, un peu à la manière des contraintes ludiques du surréalisme ou de l'Oulipo. "Dans le cocon du trio, j'ai appris à faire' de la musique, à m'amuser avec la matière sonore, avec les mots…, confie-t-elle. J'ai revisité mes anciens morceaux ; j'ai joué avec des dés, trituré les notes et les textes ; je les ai mis à l'envers, comme si le créole était rayé ; j'ai détourné des jeux de société, et imaginé des graphiques pour inventer des partitions bizarre… Je voulais sortir du sens... Être le sens." 

Et pourtant, sur le son si particulier du trio – les percussions brutes, le trombone comme une voix, comme un souffle qui s'emmêle et répond au chant, sur un maloya désormais émancipé, qui voyage du côté des Balkans, les textes d'Ann, ciselés, portent ses visions : la mise en musique d'un regard acéré sur la société réunionnaise. Ainsi, ses chansons évoquent toujours l'inceste et le déni de la mère sur les atrocités endurées, les bagarres, le moringue, cet art martial de La Réunion, la décolonisation mal réalisée, l'apostasie, et les dangers du militantisme, qui enferme l'humanité dans des cases…

Les zones poreuses de l'alcoolisme

Et puis, dans sa façon d'explorer les marges, de fouiller les limites, les zones poreuses, Ann O'aro décrit ce fléau insulaire, l'alcoolisme, fruit d'un passé douloureux. "À l'époque, dans les usines sucrières et les distilleries qui pullulaient sur l'île, les ouvriers travaillaient dès l'âge de sept ans. Et ils étaient parfois payés en quart de rhum. L'objectif ? Forger une population soumise, incapable de se rebeller ou de faire preuve de lucidité. Aujourd'hui encore, devant les 'boutiques', on croise souvent des personnes noyées dans l'alcool… L'histoire se perpétue…"

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La colère s'aiguise, Ann O'aro poursuit : "La décolonisation n'a pas été très bien effectuée. Jusqu'aujourd'hui, les Créoles sont traités comme des enfants incapables de prendre des décisions pour eux-mêmes ou d'affirmer leurs propres voix. Et puis, sous Debré, il y a eu ces histoires tragiques, comme ces ‘enfants de la Creuse', violemment arrachés à leurs parents et à leurs racines. Mais aussi les stérilisations et les avortements forcés des femmes dans les années 1960 par les autorités. Vous imaginez ? On intervenait jusque dans le ventre des femmes, on leur supprimait le droit de disposer de cette partie de leur corps !"

Écrire : se réapproprier son corps

Et c'est peut-être aussi pour guérir de cette histoire, en plus de réparer son propre corps abîmé par l'inceste, que le chant d'Ann O'aro jaillit si fort de son ventre. Car, pour elle, écrire revient à reconquérir son corps. Ainsi, tout part d'une danse. "Il a fallu, d'abord, que j'exprime physiquement, par la création artistique du corps, par la chorégraphie, les douleurs vives de l'inceste. Ensuite, seulement, les mots sont sortis. En créole.", dit-elle. Pratiquante, depuis l'âge de neuf ans de kendo et d'aïkido, Ann O'aro établit aussi des passerelles avec son processus créatif."Dans les arts martiaux, il faut rediriger sa colère, pour se protéger. Il faut accompagner les attaques de son adversaire, aller dans leur sens : une question d'énergie circulaire…" Et surtout, pour réintégrer son corps, Ann O'aro joue de la poésie, comme elle boxe : "La poésie, c'est très physique : il faut la lire à voix haute, qu'elle sonne, qu'elle se mâche, qu'elle s'avale, qu'elle se roule sous la langue…" La chanteuse écrit en deux langues, et ce sont deux facettes de sa personnalité qui s'expriment – en créole une vision plus brute, plus radicale ; en français, une manière d'être davantage dans l'abstraction, prompte à pardonner, à chercher des explications.

Le disque s'intitule Longoz, du nom d'une plante jaune qui envahit les forêts primaires dans les hauteurs de l'île ; une plante pourvue d'immense feuilles, très odorantes. Avec ses manières de liane, elle s'étale partout, et étouffe les racines de certains végétaux pionniers. Et l'on ressent cela, dans le nouveau disque d'Ann O'aro : cette sensation d'étouffement, mais aussi la sève, pleine de vie, qui parcourt la végétation… Là-haut, on aperçoit le ciel.

Ann O'aro Longoz (Cobalt) 2020

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