Nicolas Repac, chevalier du sampleur et sans reproche

Nicolas Repac publie l'album "Rhapsodic" chez Nø Førmat!. © Stéphane H

Dans son 3e album, Rhapsodic, le guitariste compagnon de jeu d’Arthur H, de Bashung ou de Mamani Keita, s’est penché sur les archives de l’ethnomusicologue Charles Duvelle. Passionné de machines et d’électro, Repac y joue avec un "orchestre" de percussions béninoises, un chant soufi algérien, les guitares du Bembeya Jazz ou des voix d’opéra.

RFI Musique : Quel est le lien entre vos trois derniers disques, Swing Swing, Black Box et Rhapsodic ?
Nicolas Repac : L’objectif est le même : projeter des sources sonores anciennes dans notre époque via mon sampleur et mes machines. Swing Swing emmenait le jazz des années 30 vers les dancefloors, Black Box sondait mon amour du blues par les enregistrements d’Alan Lomax*. Pour ce dernier album, Rhapsodic, je voulais revenir à l’origine de ces musiques : à l'Afrique. D’où l’idée de rencontrer Charles Duvelle, pianiste, compositeur et ethnomusicologue, créateur avec Pierre Schaeffer du légendaire label Occora. En musique classique, une rhapsodie, c'est une œuvre qui prend sa source dans les musiques traditionnelles et les folklores, c’est ce que je fais dans Rhapsodic, écrit avec un "c" pour le côté énergique !

Comment Charles Duvelle a accueilli votre démarche ?
Il nous a reçu en 2015, avec Laurent Bizot, patron du label No Format, au milieu de sa collection de masques, d’instruments et d’enregistrements. Il m’a fait écouter la musique qu’il a composé pour le film Satyricon de Fellini, et présenté son synthétiseur de marque Prophet, qui a donné son nom à sa fameuse collection : une quarantaine de disques enregistrés en Afrique et en Asie, dans laquelle j’ai piochée pour faire cet album. J'avais peur qu’il trouve ma démarche impure, parce que j’allais trafiquer ses sons. Pas du tout ! Il était curieux et prêt à toutes les expérimentations. Il était ravi que son travail trouve un prolongement actuel parce que c’est un vrai collecteur de mémoires. Sans lui, certaines mélodies et chants auraient disparu. Il m’a fallu cinq ans pour finir ce disque, et hélas, Duvelle est mort en 2017. Donc, je ne saurai jamais ce qu’il en pense. Mais quand il a écouté mes premiers morceaux, il m’a beaucoup encouragé !

Quelle a été votre plus grosse difficulté ?
Duvelle a enregistré des choses merveilleuses, car il se promenait littéralement autour de ce qu’il enregistrait, mais le son évolue en permanence : les voix s'éloignent, les percussions se rapprochent, il y a des voix au loin. Or dans chaque morceau, j'utilise 40 ou 50 samples différents que je triture dans tous les sens : je change les tempos, je rejoue moi-même certaines choses avec mes instruments. C’est plus que du collage, donc les sources originales utilisées doivent être nettes pour pouvoir se mélanger aux autres. Donc j’ai dû renoncer à utiliser certains sons. Je laisse toujours le hasard et l’improvisation guider mes créations, et donc j’ai aussi ajouté des samples du Bembeya Jazz ou de Tabuley Rochereau du label Syllart qui me sont tombées dans les oreilles.

 

Comme vos précédents albums, malgré son potentiel dansant, il est traversé par une certaine mélancolie ?
C’est étrange, mais en partant de musiques qui ne sont pas les miennes, je finis toujours par faire une musique qui me ressemble. Que ce soit avec Arthur H ou dans mes chansons, il y a toujours une certaine mélancolie, qui est, pour moi, le bonheur d'être triste. La musique permet d'élever nos âmes, de les libérer un instant, dans cette bulle, suspendues entre temps qui passe, la vie, la mort, l'amour.

Les enregistrements de Charles Duvelle vous inspirent-t-il des sentiments différents de ceux d’Alan Lomax ?
Ils sont tous les deux partis découvrir l’inconnu et des inconnus. La nature de leur son me transporte immédiatement dans une autre époque. C’étaient de vrais collecteurs de mémoire, ils voulaient enregistrer et non pas juger la musique. Dans les bandes de Lomax, on sent forcément une souffrance profonde, celle des esclaves, alors qu’en Afrique, les musiques que Duvelle a enregistrées sont liées aux rites de la vie, mariages, enterrements, cérémonies, travaux dans les champs. Chez Lomax, dans les champs de coton, le fouet du maître n’est jamais loin. Chez Duvelle, on sent aussi l’esprit du compositeur : celui qui aime la liberté et s'ouvrir à tous les possibles. C’est très beau, comme un service rendu à l'humanité. J’aurai bien aimé vivre de telles aventures, moi qui fais plutôt des voyages immobiles en composant en studio.

Comment utiliser un chant religieux soufi algérien ou des enregistrements de cérémonies sans s’approprier la culture de l’Autre ?
Ma démarche peut surement être critiquable, mais elle part vraiment d'une envie d'aimer et pas d’une envie de voler. J’ai juste envie de jouer avec ces fantômes du passé, d’aimer et de partager leur musique. Même si ça parait naïf, je veux donner une vision du monde, peut-être utopique, mais résolument universaliste et poétique. Tout part de l’amour et du respect pour aller vers l’imaginaire.

* ethnomusicologue américain qui arpenta son pays pour enregistrer des chants et musiques blues et folk, dès les années 1930, qui vont inspirer Bruce Springsteen ou Bob Dylan

Nicolas Repac Rhapsodic (Nø Førmat!) 2021
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