Kendji Girac, héritier d’une passion française pour la musique gitane

Kendji Girac. © AFP/Joel Saget

Après la gloire de Manitas de Plata et celle des Gipsy Kings, le jeune chanteur occitan Kendji Girac confirme la persistance du goût des Français pour une certaine idée de la culture gitane.

La France a souvent deux visages, dans l’Histoire comme dans son quotidien, dans les petits riens distraits comme dans ses monuments historiques – une France de Pétain et une France du général de Gaulle, une France de l’obsession gastronomique et une France du sandwich en triangle… Et il y a aussi une France de Kendji Girac, éperdue de sentiment et de partage, qui danse et pleure avec un jeune Gitan. Pourtant, on le sait, c’est la même France qui reste le pays de discriminations rampantes et d’une loi sur l’accueil des gens du voyage très médiocrement appliquée.

Et le plus étrange n’est pas que Kendji Girac aligne les succès (douze singles dans le Top 20 depuis 2014) mais que cela survienne dans un pays qui, au moins deux fois, s’est enivré de guitares flamencas et de refrains en espagnol, d’abord dans les années 1960, puis dans les années 1980. On ne parlait pas alors de gipsy pop, comme aujourd’hui à propos de Kendji, mais l’ivresse était semblable : sur le carrefour d’un entrelacs de guitares acoustiques, des voix plutôt rauques faisaient tourner des chansons qui incitaient à danser dans le plein soleil d’un Sud dont on ne savait trop s’il était seulement espagnol.

Manitas de Platas, le flamboyant

L’épopée de Manitas de Plata, né à Sète quelques mois avant Georges Brassens en 1921, est édifiante : alors que les élites françaises ne sont pas encore sorties des représentations multiséculaires sur le peuple gitan, elles se délectent des disques d’un musicien analphabète, se rengorgent quand il aligne neuf soirs à Carnegie Hall à New York et quatorze au Royal Albert Hall à Londres, admirent dans les magazines ses guitares décorées par Dali, Picasso et Buffet…

Pourtant, jusqu’à trente-deux ans, il n’enregistre pas et, en dehors du pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer, il ne croise un public qu’aux terrasses des cafés de Montpellier ou de Nîmes, ou le long du quai de Saint-Tropez où les Parisiens du show biz prennent le soleil.

Mais quand, en 1963, les Américains viennent l’enregistrer dans la chapelle de la Trinité à Arles, transformée en studio, un tourbillon commence, qui va entraîner tous les publics à la fois – lettrés qui savourent une musique "tellement authentique" et téléspectateurs qui ne savent comment mettre en mots leur émotion, Jean Cocteau qui l’invite dans son film Le Testament d’Orphée et Brigitte Bardot qui lui demande d’animer des bringues à la Madrague, les grands peintres qui voient en lui l’incarnation d’un mythe antique et les grandes marques d’automobile qui flairent chez lui le bon ambassadeur…

Quand il s’éteint à quatre-vingt-treize ans après avoir enregistré quatre-vingt-trois albums, la France de 2014 ne sait pas à qui elle dit adieu : un Gitan extravagant jailli d’un opéra du XIXe siècle, un musicien dont la flamboyance permet d’apprivoiser les complexités du flamenco, un people extravagant qui a plus de bagues qu’il n’a de doigts, un de ces pionniers qui ouvrent les consciences de millions de gens à la différence culturelle ?

Les Gipsy Kings, stars de la variété gitane

Mais il aura vu la gloire toucher à leur tour les Gipsy Kings, qui prolongent les aventures de leur culture gitane singulière à travers le monde. Au commencement, les trois fils de José Nicolas, accompagnateur de Manitas de Plata, et trois neveux de la star. Tous les six jouent de la guitare et chantent avec le sérieux infini que les Gitans peuvent mettre à faire la fête.

Si Manitas de Plata a démontré bien des possibles, c’est avec Chico, leur beau-frère et copain (il est gendre de José Reyes), que le groupe découvre la martingale qui va leur ouvrir les portes du grand marché mondial de la musique.

Pour résumer ce n'est pas uniquement du flamenco : depuis Manitas de Plata, il y avait beaucoup de rumba catalane ; il s’y ajoute désormais de la pop, des mélodies et des motifs rythmiques les plus simples. Les chansons des Gipsy Kings puisent souvent en Amérique latine ou dans des compilations pour y trouver des évidences. Car tout est épuré, épuré et épuré encore – il ne restera que des refrains et des structures d'une lisibilité absolue.

À mi-chemin du tube de l’été qui ne se soucie pas de réalité ethnomusicologique et d’un réel dépaysement tout à fait world music, les Gipsy Kings envoient au monde des bombes de plaisir et de danse – Bamboleo, Djobi djoba, Volare...

À la fin des années 1980, il n’est pas une fête en France où l’on n’entende pas quelques titres des Gipsy Kings, mais ils sont aussi les stars d’une variété gitane universelle – tournées mondiales, featurings et collaborations étourdissantes… D’ailleurs, dans leur pays natal, on se fiche de savoir qu’ils ne sont pas espagnols mais français. La France aime le soleil, l’été, la joie et les ailleurs sans souci. Le voyage que proposent les Gipsy Kings, comme Manitas de Plata auparavant, n’est pas très lointain.

Kendji Girac, parfaitement exemplaire

Quand, en 2014, Kendji Girac triomphe à la troisième saison de The Voice, la plus belle voix, c’est en faisant déjà entendre son lien avec ces grands aînés. Ensuite, son programme n’est pas très éloigné : des guitares acoustiques passionnées, des couleurs espagnoles et latines, un soleil radieux tout au long de quatre albums qui se sont tous classés n° 1 du Top à leur sortie…

On ne dira pas qu'il est une sorte de gendre idéal comme MC Solaar ou Vianney avant lui. Mais il est peut-être le copain que les parents sont heureux de voir partir en vacances avec leurs enfants : le beau mec sportif qui n'est pas le dernier à faire la fête, mais qui ne prendra pas le volant après avoir bu un coup de trop.

Oui, Kendji a quelque chose de parfaitement exemplaire, et qui ne tient pas seulement au fait que l’on sait qu’il serait retourné travailler dans l’entreprise d’élagage de son père s’il n’avait pas percé dans la chanson – un artiste avec la tête sur les épaules, peut-on rêver mieux ?

Il se trouve que Kendji Girac ne chante guère que la fête et les sentiments. Toujours impatient que viennent les copains, l’aimée, le soleil et le plaisir, mais porté par des sentiments profonds, l’amour de sa famille… Qu’il fréquente des jeunes gens des musiques urbaines ou qu’il collabore avec des artistes de pop, il est toujours droit, limpide – pas vraiment bad boy.

Et, sous cette armure sympathique, portant haut l’idée d’une gipsy pop consensuelle, il prolonge une histoire qui dure depuis Manitas de Plata et peut-être aussi depuis que la vénéneuse Carmen est devenue avec Bizet, en 1875, la Gitane la plus célèbre du monde.