Le cimetière enchanté de Bonbon Vodou

Le duo Bonbon Vodou publie un nouvel album, "Cimetière créole". © Fabien Tijou

Qui aurait dit que l’un des albums les plus chaleureux de la rentrée célébrerait la vie à travers la mort ? Trois ans après African Discount, Bonbon Vodou revient avec Cimetière créole. Un deuxième disque, dansant et éclectique, sur lequel les voix claires d’Oriane Lacaille et JereM nous ensorcellent, en français et en créole.

Ce que l’on peut constater en écoutant Cimetière créole, c’est qu’il y a osmose dans les voix d’Oriane Lacaille et JereM, qui jouent, écrivent, composent et vivent ensemble depuis leur rencontre en 2014. Une osmose qui se confirme lorsqu’on les rencontre, dans l’ouest de la France, où ils se sont installés.

Assis devant un mur où sont suspendues des guitares, parfois faites à partir d’un bidon d’essence, les deux artistes sont à l’image de leur musique : ouverts, souriants et complémentaires.

Orianne a grandi en Haute-Savoie et à Grenoble, elle est issue d’une famille de musiciens réunionnais. Fille du grand René Lacaille (qui chante et joue sur l’album dans le morceau Rituel) et d’une professeure de lettres classiques, elle a grandi dans la musique créole, et partagé, dès 13 ans, la scène avec son père qui lui a notamment transmis de très vieux ségas et des maloyas.

JereM, lui, à moitié métis tunisien, est fils de psychanalystes lacaniens. Bien qu’ayant grandi en métropole, il connaissait un peu la Réunion. "J’y ai joué avec le groupe Chaman et Sully et j’aime beaucoup la musique créole, je voulais l’explorer. En fait, le destin préparait ma rencontre avec Oriane", nous explique-t-il en riant. Il la rencontre alors qu’elle joue comme percussionniste et chanteuse du groupe Titi Zaro qu’elle forme avec Coralie Linder, c’est le coup de foudre.

Ils décident de créer Bonbon Vodou. Un groupe au nom étrange, à la fois doux et acide, comme leur musique. "Ce nom évoque quelque chose d’à la fois très sucré et plein de fausse naïveté. Quelqu’un nous a dit que cela serait à la fois la douceur de l’enfance et l’inquiétude de la magie", nous racontent-ils.

Un paradoxe qui correspond à merveille à ces amoureux des contraires, qui célèbrent la mort sur Cimetière créole, pour mieux chanter la vie. Un rapport à la mort inscrit dans la culture réunionnaise. "Il y a quelque chose, raconte Orianne, de fascinant, de très volcanique dans le vaudou réunionnais. Dans les cimetières marins de la Réunion, la mort côtoie la vie, les fleurs et les couleurs. On voulait faire se côtoyer la joie et la mort". Pari réussi.

Si l’album aborde des thèmes graves, comme la mort donc (Cimetière créole, Un pied dans la tombe), la montée des extrémismes (Petit Palace) la religion (Rituel) ou les violences conjugales (De colère) il n’en est pas moins joyeux. Un savant cocktail de calme et de danse, de créole et de français. Très poétique.

Amoureux de la poésie

Car épris de culture créole et des musiques du monde, les Bonbon Vodou sont également passionnés de poésie. On la retrouve dans tous leurs textes, empreints de surréalisme et d’humour, notamment dans cette ironie, parfois acide, qui invite à l’épicurisme. "T’as le pied dans la tombe, t’as qu’à danser de l’autre" (Pied dans la tombe).

Les jeux de mots et les associations d’idées, parfois, sous forme d’inventaire à la Prévert (Karma, Rituel) sont nombreux. Peut-être une influence de la psychanalyse dans la prose de JereM. Quant à Orianne, son écriture, fine et affûtée, se nourrit aussi bien de la poétesse réunionnaise Barbara Robert (dont ils mettent le poème Fonker en musique) que de Brigitte Fontaine, avec laquelle elle a chanté à plus d’une dizaine de reprises. "J’aime beaucoup son mélange de mots, précieux et crus, des images très poétiques collées à des choses concrètes. Et son espièglerie".

Ils se nourrissent aussi des nombreux ateliers d’écritures. "On adore ces ateliers, notamment avec Ignatus qui nous donne des contraintes thématiques ou sonores. Cela libère. La contrainte m’a permis d’oser écrire en français", nous raconte Oriane qui a chanté exclusivement en créole jusqu’à ses 20 ans.

Comme Brigitte Fontaine et Areski Belkacem auxquels ils font effectivement penser, Bonbon Vodou expérimente, imagine, joue avec les mots et les instruments, de façon audacieuse, sans jamais se regarder créer. Ainsi passe-t-on allégrement de la poésie surréaliste du tango des Écailles au très dansant La Flemme, sur lequel JereM fait l’apologie de la paresse avec beaucoup d’humour.  

La musique pour tous

Chanteurs et multi-instrumentistes, Orianne Lacaille et JereM jouent aussi bien d’instruments rencontrés au gré de leurs voyages que d’objets du quotidien (sacs plastiques, bouteilles de sirop, bidons, cintres, etc.) transformés par Oriane. Une utilisation qui prend tout son sens, selon JereM, lorsqu’ils donnent des ateliers de musique. "C’est ludique et positif. Cela montre que tout le monde peut faire de la musique, quels que soient ses moyens".

Car la transmission est importante pour ce duo, qui a d’abord et surtout commencé sur scène (plus de 350 concerts à leur actif en 3 ans), notamment en se produisant dans des concours de chansons francophones "On en a fait beaucoup. Comme le Mans Pop Festival en 2017. Ce sont des marches importantes qui nous ont permis de nous produire dans des salles et des festivals, et de nous faire connaître auprès des professionnels" nous expliquent-ils.  

Les sons de Cimetière créole proviennent aussi de l’Afrique, de La Nouvelle-Orléans, dont ils sont allés explorer les musiques avant le confinement et dont on retrouve l’influence des orchestres de cuivre. Et bien sûr ceux des artistes invités sur l’album (René Lacaille, mais aussi Laura Cahen, Piers Faccini, Comme des Sauvages ou encore le Réunionnais Danyèl Waro qui chante sur l’entêtant Fonker- hymne magnifique à la poésie créole).

Un cimetière enchanté et dansant. Un hymne poétique à la vie, au métissage et à la créolité.

Bonbon Vodou Cimetière créole (Heavenly Sweetness) 2021

En concert au Café de la Danse le 1er octobre 2021

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