Les héroïnes oubliées de Mélissa Laveaux

La chanteuse Mélissa Laveaux. © Adeline Rapon

De la plus puissante des pirates, à une papesse, en passant par un collectif de quilteuses… la musicienne franco-canadienne a été inspirée par des destins extraordinaires, mais méconnus. Après un opus en créole haïtien, ce quatrième album, Mama Forget Her Name Was Miracle, manie anglais et créole sur des instrumentations blues et folk. 

 

RFI Musique : Le titre de cet album fait référence à votre mère… 
Melissa Laveaux : Effectivement, c’est un jeu de mots par rapport à son premier prénom, qu’elle n’utilise pas, Miracula. Lorsqu’elle a émigré d’Haïti au Canada, elle a préféré son prénom de Rose Michelle, cela semblait plus facile de trouver ainsi du travail. J’ai découvert son premier prénom lorsque j’avais 7 ou 8 ans. L’album fait référence à des personnes qui ont surmonté des obstacles, il aurait pu s’appeler "Tu as oublié que ton prénom était Miracle", mais ça sonnait moins bien (rires). Le terme de "Mama" est souvent utilisé aux États-Unis pour désigner certaines afrodescendantes.  

Vos chansons tirent de l’oubli de nombreuses figures féminines aux destins extraordinaires… 
On fait de la musique pour faire découvrir des sons et des histoires aux gens. Je pense que mon public est averti et curieux, qu’il ira chercher des informations sur ces personnes. J’ai une culture générale assez commune. Je ne lis pas plus que d’autres, mais je me suis intéressée à différentes histoires, vraies ou légendaires. Mon idée était d'évoquer ces personnes qui ont fait des choses incroyables, dont on parle peu. 

Il y a par exemple, Ching Shih, la plus puissante pirate de tous les temps. Ou Helen Stephens, une athlète face à Hitler… 
Je découvert Ching Shih en écoutant un podcast. C’est une ancienne prostituée qui épouse un pirate, au XIXe siècle, puis qui lui succède et dirige des milliers de pirates. Elle négociera une amnistie avec le gouvernement chinois et vivra une retraite dorée avec son amant. Helen Stephens était une athlète américaine qui participa en 1936 aux JO de Berlin. Elle tint tête à Hitler qui tentait de la tripoter. La chanson Storm Helen, Storm Caster évoque le destin parallèle de Caster Semanya, Sud-africaine mise au ban de l’athlétisme pour son hyperandrogénie. 

Il est aussi question de genres, avec Papessa ou Jackie… 
Papessa fait référence au Pape Yohannes et à la Papesse Manfreda de Visconti. Une des deux est une légende, mais les deux furent brûlées comme des sorcières… 
Jackie Shane était une chanteuse américaine de soul music, ouvertement trans. Elle a abandonné sa carrière pour s’occuper de sa mère, mais la réédition de son premier album solo lui a permis de gagner un Grammy Awards, juste avant sa mort en 2019. Celles qui nous ont élevés ont parfois dû abandonner leurs propres créations. Cet album questionne la façon dont on tente de limiter les gens. On a trop souvent tendance à dire que ce n’est pas possible. Alors que tout est possible ! 

Et la Baleine, titre mystérieux… 
J’avais fait un rêve durant lequel je me retrouvais sous l’eau tout en pouvant respirer, m’exhiber, m’étaler. Cela fait écho à l’ouvrage de Alexis Pauline Gumbs, Undrowned : black feminist lessons from marine mammals (non traduit, ndlr). 

Avec Oxmo Puccino, vous chantez Lilith, il y est question de vent et de meurtre… 
C’est l’une des premières chansons composées pour une session Colors à Berlin en 2021. Une mère apprend qu’on a violé sa fille, elle la soigne et souhaite retrouver le coupable et protéger les futures générations de cette violence. 

Quand et comment a été écrit cet album ? 
Le premier confinement, avec ce silence si pesant, ne m’a pas du tout inspirée. J’ai fait beaucoup de jardinage et de pain ! J’ai écrit la plupart des textes à partir du troisième confinement, en février 2021, seule chez moi à Paris, souvent la nuit. 

Le féminisme est-il un combat personnel ? Quel a été votre engagement ? 
Comment le féminisme ne peut-il pas être un combat personnel ? Lorsque j’étais étudiante à Ottawa, j’étais directrice du Centre de ressources des femmes sur mon campus, j’étais aussi bénévole dans l’association qui a lancé le festival Lady Fest au Canada ou dans des structures de soutien aux femmes victimes de violences sexuelles. 

Quelles barrières avez-vous affrontées lorsque vous êtes arrivés en 2007 du Canada en France ? 
Je connais les barrières que connaît toute personne "racisée" qui vit en France, notamment qui a migré. Le racisme au Canada s’y déploie différemment qu’en France, où il est plus frontal, j’ai appris à vivre avec. Au Canada, il existe des institutions pour nous défendre, alors qu’en France il y a une sorte de dissonance cognitive, où nous serions tous égaux, mais les institutions ne défendent pas tout le monde de la même façon.  

Mélissa Laveaux Mama Forget Her Name Was Miracle (Twanète/Ada) 2022
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