Après trois ans d’absence, le grand retour du Festival Gnaoua au Maroc

Vieux Farka Toure en concert avec le Maalem Gnaoua Abdeslam Alikane sur la grande scène de la place Moulay El Hassan, 03 juin 2022, Essaouira, Maroc. © RFI/Victor Mauriat

Le Festival Gnaoua reprend ses droits au Maroc. Après deux éditions annulées en raison des restrictions liées au Covid, l’édition 2022 a commencé le 3 juin à Essaouira avec un format unique pour s’adapter à l’état d’urgence sanitaire. Pour le concert d’ouverture, l’invité d’honneur était le malien Vieux Farka Touré.

Il a soufflé un vent musical sur les remparts d’Essaouira cette semaine. Après trois ans sans festival et deux éditions annulées, les Gnaouas ont repris possession de la ville le week-end dernier, pour le plus grand bonheur des fans et des commerçants locaux. "Rien n’a été simple pour cette édition" explique Neila Tazi, figure du patronat marocain et fondatrice du festival, "il a fallu s’adapter aux conditions sanitaires, on ne pouvait pas rassembler autant de monde dans une même ville, alors cette année ce n’est pas le public qui vient aux Gnaouas, ce sont les Gnaouas qui viennent à leur public".

Quatre villes, quatre week-ends, le format "tour" est en effet original pour un festival qui avait pour habitude de prendre ses quartiers sur cinq jours à Essaouira, sur la côte ouest marocaine et d’accueillir jusqu’à 300 000 personnes, comme lors de la dernière édition, en 2019. "Nous avons reçu moins de 50 000 personnes cette année, mais c’était ça ou rien, commente Karim Ziad, directeur artistique du festival, mais je veux promettre à notre public que l’année prochaine, nous accueillerons tous les festivaliers du Maroc et d’ailleurs".

Pour Essaouira, le festival est une indispensable manne financière. La cité du vent a beaucoup souffert de l’absence des Gnaouas. "Ç'a été très dur, confie Abdellilah, un commerçant de la Médina, il n’y avait pas de touristes, personne, c’était lamentable. Heureusement, avec le retour du festival, maintenant, c'est bien, mais ce n’est pas comme avant, on a hâte que tout revienne à la normale". Depuis la création du festival en 1998 et, selon le cabinet d’étude marocain Valyans, la ville a triplé sa capacité d’accueil hôtelière, passant de 145 000 à près de 500 000 nuitées par an. "Pour un euro investi dans le festival, l’économie locale en récupère dix-sept, détaille Neila Tazi, la culture a un impact économique, c’est de plus en plus reconnu et en la matière, le festival Gnaoua est un modèle sur le continent africain".

Vieux Farka Touré en invité d’honneur pour le concert d’ouverture

Côté musique, la programmation de ce Tour Festival s’est voulue plus simple. "On n’avait pas les moyens de faire le festival que l’on connait avec des très grands noms internationaux, raconte Karim Ziad. Finalement, on est revenu aux premières années avec un choix de musiciens très talentueux, mais surtout choisis sur leur capacité d’adaptation avec la musique Gnaoua".

Toute la particularité de cet évènement musical réside dans son pouvoir de "fusion". C’est ainsi que sont nommés les concerts communs entre Maalems (maîtres) Gnaouas et les artistes venus du monde entier pour les accompagner au cours de performances uniques. La Mauritanienne Fama Mbaye, l’Américain d’origine éthiopienne Haile Suprême, l’Algérien Aziz Ozouz, le Français Stéphane Edouard ou encore le Malien Vieux Farka Touré, dont la musique "a exactement les mêmes racines que la musique Gnaoua", tous ont partagé la scène d’Essaouira avec les grands noms Gnaoua, comme le Maalem Abdeslam Alikane, l’un des premiers participants du festival.

"Moi qui viens du nord du Mali, j’ai découvert une musique très proche de ce que je fais, raconte Vieux Farka, j’ai beaucoup appris au contact des autres musiciens". Après être passé par le rock ou le reggae, l’artiste malien est revenu à ses origines. "Il fallait que je retourne au Nord, que je retrouve mon patrimoine culturel" explique-t-il. Sa venue à Essaouira, où son père était venu jouer en 2000, n’est donc pas un hasard. "Je suis touché d’être ici, avec un monsieur qui a joué avec mon papa", déclara-t-il sur la scène de la place Moulay El Hassan, aux côtés du Maalem Abdeslam Alikane.

L’ambiance et l’atmosphère d’Essaouira entrent en résonance avec les racines de Vieux Farka. Les racines, c’est d’ailleurs le titre de son prochain album qui sort la semaine prochaine. "Je suis très content du résultat, avec les musiciens, quand on a commencé à travailler et répéter, on aurait dit qu’on se connaissait depuis 20 ans ! Alors que pour certains, ça ne faisait même pas deux jours… raconte-t-il, on ne voit pas que tu es blanc, noir ou jaune… non, ici, c'est l’égalité, et ça se sent dans la musique". Ce ressenti est partagé par les Gnaouas, "avec l’Afrique, il n’y a jamais de problème, assure Karim Ziad, nous avons les mêmes gammes, les mêmes rythmes… alors avec Vieux Farka je n’avais aucun doute sur le fait que ça allait marcher !"

"Africain et fier de l’être"

Une musique sœur, un passé commun… la présence de Vieux Farka au concert d’ouverture du festival était une évidence pour un évènement qui revendique son ancrage africain. "Nous sommes un pays africain et fier de l’être", abonde Neila Tazi. De son côté, la chanteuse marocaine d’origine malienne Jihane s’enthousiasme après le concert de Vieux Farka : "c’est une musique dans laquelle on sent notre africanité, ça fait du bien aux marocains qui oublient parfois un peu que leur continent, c'est l’Afrique !".

Longtemps connue sous le nom de "Port de Tombouctou", les liens entre Essaouira et l’Afrique subsaharienne sont très présents tout au long du festival. "Les Gnaouas ont une forme d’énergie, tu sens qu’ils sont fiers et qu’ils font tout ça pour leur culture, analyse Vieux Farka, c’est pour ça qu’on se sent bien ici. Au-delà de la musique, il y a les maisons, les tenues traditionnelles… tout cela donne du courage et de l’amour, c’est vraiment bien". Après trois jours passés à Essaouira, celui qui a suspendu sa tournée aux Etats-Unis pour venir jouer au festival est tombé en amour de la ville, "ça m’a donné envie de revenir passer des vacances ici" conclut-il.

Avec ce format Tour, le Festival quitte Essaouira pour la première fois de son histoire et se rend d’abord à Marrakech, les 9 et 10 juin, pour une série de concerts inédits avec la chanteuse marocaine Hindi Zahra, le percussionniste burkinabé Yaya Ouattara ou encore le saxophoniste canadien Jowee Omicil.