Femi et l'héritage de Fela

Femi Anikulapo Kuti et la Fela Foundation ont fêté à Lagos le soixantième anniversaire posthume du créateur de l'afrobeat, disparu le 2 août 1997. L'occasion de lancer le Mass - Mouvement Against Second Slavery (Mouvement contre le second esclavage), de présenter aux Nigérians le nouvel album de Femi "Shoky Shoky", à paraître le 16 novembre chez Barclay, et d'offrir au public une journée exceptionnelle de concerts gratuits, "Fela's birthday", organisée avec le soutien de l'Alliance française et de l'Ambassade de France au Nigéria. Reportage.

Il est 10h du matin en ce 17 octobre et le soleil commence à brûler doucement l'immense dalle carrée de Tafawa Balewa Square. Encadré comme un stade de deux imposantes tribunes, ce haut lieu des rassemblements populaires de la capitale nigériane avait été choisi en août 1997 pour exposer publiquement la dépouille de Fela. Des heures durant, des milliers de personnes avaient défilé devant l'artiste défunt pour un dernier salut. À l'autre extrémité de l'esplanade, le groupe Egypt 80 jouait les morceaux de feu son leader et accompagnait les nombreux musiciens venus lui rendre hommage. Aujourd'hui, la scène est dressée au même endroit, mais c'est la naissance de Fela que l'on célèbre, son immortalité à travers la vitalité de l'afrobeat et la pertinence de ses messages toujours d'actualité.

Jusqu'à six heures du soir, la tension va monter crescendo. Les groupes se succèdent devant un public de plus en plus nombreux, enthousiaste, débordant. S'il laisse place au highlife de Bright Chimezie ou aux accents reggae de Daddy Showkey, ragga de Alariwo, rap des X-Appeal, soca de Charlie Boy, l'afrobeat règne en maître avec Ayietoro et surtout les héritiers de Fela. Successivement, Egypt 80 et les Positive Force de Femi impriment la somptueuse magie de ses balancements rythmiques à la marée humaine qui déferle à leur pieds. À Lagos, les concerts gratuits sont des événements exceptionnels. Les jeunes venus des quartiers populaires ont envahi progressivement le large espace de sécurité qui entourait la scène au matin. Et quand Femi lance les premières notes de sa puissante machine à danser, ils sont agglutinés au plus près du premier des héritiers musicaux de Fela, qu'ils attendaient avec passion.

Il faut avoir circulé avec Femi, au volant de son 4X4 Mitsubishi, dans les quartiers populaires de la mégalopole pour comprendre combien le petit peuple des sans voix voue de gratitude et de respect à Fela. "Regardez, c'est Fela Kuti !" crie l'un. "Non ce n'est pas Fela, il est mort !" clame l'autre. "C'est vrai, mais il lui ressemble tellement. Il faut qu'il soit le nouveau Fela. Dieu te bénisse Anikulapo Kuti !" Des grappes de sourires dansent de chaque côté de la voiture. Des mains se tendent. Femi les serre et redémarre. Avec un courage exemplaire, Fela s'est battu toute sa vie contre les pouvoirs militaires qui se sont succédés au Nigeria, confisquant les fabuleuses richesses naturelles du pays à leur seul profit. Il a toujours plaidé en faveur de la dignité humaine, des droits du peuple à sortir de la misère dans laquelle le maintient le système corrompu de gestion du pays.

En lançant le Mouvement Against Second Slavery (Mass) le 15 octobre 1998 date anniversaire de son père et dans son club, Afrika Shrine, Femi reprend le flambeau de cette lutte. Il la mènera à sa façon, diplomatique, sans cet esprit de provocation si cher à Fela, mais avec tout autant de détermination. Dans la période de transition que traverse le pays vers un régime civil et plus démocratique, le Mass doit servir à poser les questions essentielles : malgré toutes les richesses dont regorge le Nigeria, pourquoi y a-t-il une pénurie d'essence, des coupures journalières d'eau et d'électricité, la misère au quotidien et des gens qui ont faim ? "Le Mass n'est pas un mouvement politique et ne le deviendra que si l'on nous y pousse, explique Femi. Toutefois, je suis prêt à prendre une part active en politique. Je pense que je suis une bombe à retardement."

On a déjà pu constater quel genre de bombe musicale Femi et son groupe représentent sur scène. À présent, il nous donne à goûter l'extraordinaire impact qu'ils peuvent avoir sur disque, avec "Shoky Shoky", magistralement produit. La rythmique implacable, la puissance des cuivres, les paroles lucides et positives de ses neuf morceaux nous projette dans une nouvelle dimension de l'afrobeat, parfaitement en phase avec son époque. Le son d'une Afrique nouvelle en marche vers son émancipation.