Juliette Gréco

En bonne fille de Saint-Germain-des-Prés, Juliette Gréco ne peut sans doute concevoir de séparer une actualité audiovisuelle de la parution d'un beau livre. Ce fut déjà le cas en 1983, lorsque son album "Gréco 83" suivit de peu la sortie de son autobiographie, "Jujube". Et en 1993, lorsque la venue au monde de son précédent album, "Juliette Gréco", pour lequel elle s'était opportunément entourée d'Etienne Roda-Gil et de Caetano Veloso, fut accompagnée d'une nouvelle mouture de "Jujube", cette fois augmentée d'un entretien avec la critique littéraire du journal Le Monde, Josyane Savigneau.
Même régime aujourd'hui, où la sortie d'un nouvel album, "Un jour d'été et quelques nuits", accompagne la parution chez Actes Sud d'un superbe album de photos en noir et blanc, "Juliette Gréco", préfacé, comme de bien entendu, par Josyane Savigneau.

La vie en noir et blanc

En bonne fille de Saint-Germain-des-Prés, Juliette Gréco ne peut sans doute concevoir de séparer une actualité audiovisuelle de la parution d'un beau livre. Ce fut déjà le cas en 1983, lorsque son album "Gréco 83" suivit de peu la sortie de son autobiographie, "Jujube". Et en 1993, lorsque la venue au monde de son précédent album, "Juliette Gréco", pour lequel elle s'était opportunément entourée d'Etienne Roda-Gil et de Caetano Veloso, fut accompagnée d'une nouvelle mouture de "Jujube", cette fois augmentée d'un entretien avec la critique littéraire du journal Le Monde, Josyane Savigneau.
Même régime aujourd'hui, où la sortie d'un nouvel album, "Un jour d'été et quelques nuits", accompagne la parution chez Actes Sud d'un superbe album de photos en noir et blanc, "Juliette Gréco", préfacé, comme de bien entendu, par Josyane Savigneau.

La première impression, à la première écoute du nouvel album de Juliette Gréco, "Un jour d'été et quelques nuits", est celle d'un terrible décalage : on écoute un CD de 1998 et il sonne comme un vinyle des années 50. De mauvaises langues pourraient s'interroger sur les raisons qui font que, par exemple, Barbara, née en 1930, seulement trois ans après Juliette Gréco, a réussi à graver une œuvre qui échappe au temps impitoyable et totalitaire : un élément d'explication réside sans doute dans le jeu de piano de Barbara et dans ses orchestrations minimalistes.

Et pourtant, dans ce nouvel album de Gréco, on retrouve avec plaisir cette voix de gorge, chaude, ironique, impérative et tendre. Et pourtant, aux textes, on déguste des mots de poésie pure, simples, droits, parfois drôles, toujours emplis d'humanité : l'écrivain Jean-Claude Carrière, pour sa confirmation dans la guilde des paroliers, a rassemblé douze poèmes, très variés, qui se lisent avec plaisir dans le livret de l'album.

Alors ? Alors, il y a les mélodies de Gérard Jouannest qui, si elles sont toujours subtiles, le sont parfois tellement que l'on en oublie le thème musical. Un Gérard Jouannest qui a pourtant ciselé pour Jacques Brel les mélodies fortes et identifiables de "On n'oublie rien", "Mathilde", "Les Vieux", et tant d'autres. Alors, il y a aussi et surtout les orchestrations de François Rauber. Ses violons superfétatoires et ses arrangements sont sans doute les principaux coupables du décalage qui frappe l'auditeur de 1998 face à ce nouvel album. Un auditeur qui se prend à rêver à ce qu'aurait pu être ce disque si quelques mélodies et tous les arrangements avaient été confiés à, disons, William Sheller. Ou (pure utopie) à Stephan Eicher et Dominique Blanc-Francard... Une belle voix, de beaux textes, un piano tendu, des cordes rythmiques... On aurait alors frôlé le chef-d'œuvre. Et on le sent, dans cet album, le chef-d'œuvre, pas loin : chaque fois que Gérard Jouannest décide d'écrire efficace, chaque fois que l'orchestration retrouve la simplicité du trio. On entre alors de plain-pied dans les meilleurs moments de l'album de Juliette Gréco : tout d'abord le dernier morceau, "Comme une idée", à la belle mélodie et aux paroles malicieuses, qui partent d'une réécriture de "La cigale et la fourmi" pour se terminer façon "No future", enfin... avec les formes... Autre agréable moment où l'on retrouve la Gréco éternelle : "Le contre-Ecclésiaste", avec guitare, flûte et mots simples : "Ni la peau chaude d'un amant/ Ni l'éclat du soleil couchant/ Ni la caresse du vin frais/ Rien n'est vanité". Enfin, l'orientalisante "Réponse du roi", longue fable sur la supériorité définitive de la condition féminine, est sans conteste l'Everest de l'album : "Un ancien roi de l'Hindoustan/ Pour un crime sans doute infâme/ Fut puni par les dieux, et très sévèrement/ Puisqu'il fut transformé en femme"... Dans cet exercice de haute ironie, la voix de la Gréco est évidemment irremplaçable. Tout comme, à l'autre bout de l'émotion, dans le lancinant "C'était un train de nuit", où se devine le frémissement de la vie dans un train que l'on tremble d'imaginer empli de déportés.

Peu à peu, malgré les réticences du départ, malgré les violons intempestifs (ou grâce à eux ?), cet étonnant album en noir et blanc installe ainsi une atmosphère hautement capiteuse garantie d'époque. L'esprit se laisse doucement emporter vers un temps où le p'tit noir sur le guéridon en terrasse du Café de Flore ne coûtait que 50 francs (anciens)... Pour entretenir ce rêve éveillé, le flâneur d'aujourd'hui trouve un puissant auxiliaire dans l'album de photos "Juliette Gréco", que sort opportunément Actes Sud : souvenir d'un bel ami anonyme de 1950 (p. 27), regard gourmand d'un Miles Davis étonnamment ado (p. 23), yeux éperdus de Serge Gainsbourg (p. 43), troublante complicité avec Ferré (p. 50)... Ce recueil multi-signatures de clichés en noir et blanc, amicaux parfois, composés souvent, toujours beaux, recèle une apparition théâtrale, mains sur les hanches, signée Robert Doisneau ("Dans les coulisses de la Rose Rouge, 1950"), ainsi que de superbes compositions d'Irmeli Jung ("Portrait, 1972") et de Kaku Kurita ("Pendant un spectacle au Japon, 1986").

A la fin de ce périple, "Un jour d'été et quelques nuits" n'apparaît définitivement plus comme une œuvre d'aujourd'hui. Mais comme une faille spatio-temporelle. Une de ces portes qui ouvrent sur l'infini en ses deux composantes : l'amour et la mort.

Juliette Gréco /Un jour d'été et quelques nuits (MEY 74 479-2)<BR>  - Juliette Gréco (Editions Actes Sud/ Leméac, novembre 1998, 151 pp.)