Ras Natty Baby

Alors que l'Ile Maurice est secouée par des émeutes suite au décès suspect du chanteur de reggae Kaya et de la mort par balles de son ami, et aussi chanteur, Berger Agathe (d'après l'AFP, 25 Fév.), l'importance de la musique semble à son paroxysme dans cette région de l'océan Indien où reggae et séga font partie intégrante de la vie locale.

Le nouveau reggae vient de l'océan Indien

Alors que l'Ile Maurice est secouée par des émeutes suite au décès suspect du chanteur de reggae Kaya et de la mort par balles de son ami, et aussi chanteur, Berger Agathe (d'après l'AFP, 25 Fév.), l'importance de la musique semble à son paroxysme dans cette région de l'océan Indien où reggae et séga font partie intégrante de la vie locale.

De la Jamaïque à l'île Maurice, il y a presque quinze mille kilomètres. Pas assez pour que le reggae perde de sa force puisqu'il s'est fondu dans le séga de l'océan Indien pour resurgir sous une nouvelle forme, le seggae. Un genre musical qui a déjà ses héros. Le plus populaire, Ras Natty Baby, vient de sortir son nouvel album, "Seggae Time"( (Déclic/Sony).

" Rodrigue, c'est la petite colonie de l'Ile Maurice ". Dès que Ras Natty Baby se met à parler de sa terre natale, on imagine un gros caillou, perdu au milieu de l'océan Indien. Aucune canne à sucre à l'horizon, tout juste quelques troupeaux qui font vivre les habitants. Ces descendants d'esclaves n'ont pas eu droit aux fruits du développement économique A dix-neuf ans, Baby embarque clandestinement pour Maurice et finit par trouver domicile à la cité Richelieu, dans les faubourgs de la capitale Port-Louis. Ses amis eux aussi sont créoles (la constitution mauricienne répartit la population dans des catégories strictes). Ils se réunissent dans la case du GOST, le Groupement Ouvrier Sans Travail, font tourner des cassettes, se prêtent des instruments. Mais le séga, la musique et la danse traditionnelle transmise par leurs aïeux africains déportés pendant la colonisation, ne correspond plus à leur rébellion. Le reggae, et plus spécialement son messager Bob Marley, véhicule un nouvel espoir pour ces déracinés en quête d'identité : " émancipez-vous de l'esclavage mental ".

Ras Natty Baby et son groupe les " Natty Rebels " assimilent les rythmes jamaïcains et cherchent à faire connaître leur musique. Seulement, à Maurice, le reggae n'a pas droit de cité. La communauté indienne, de loin la plus nombreuse sur l'île, profite de sa domination politique et économique pour imposer sa culture. La poignée de rastas ne se démobilise pas. Peu à peu, les concerts bricolés sans grands moyens retiennent l'attention du public et de la presse locale car le séga et le reggae ont fusionné pour donner un nouveau style appelé seggae. Le phénomène prend une toute autre ampleur quand Percy Yip Tong, un jeune sino-mauricien, décide en 1990 de produire l'album de Kaya, un chanteur ami et concurrent de Baby. " Seggae, Nou Lamizik ", enregistré pendant trois nuits dans le studio d'une radio de l'île voisine La Réunion, marque la vraie naissance du seggae.

Quelques mois plus tard, Ras Natty Baby lui emboîte le pas en sortant "Nuvel Vizion". Record absolu de ventes : 200.000 cassettes vendues dans tout l'océan Indien. Deux autres albums finissent d'établir sa notoriété régionale. Il joue aux Seychelles, à Madagascar lors du concours "Découverte RFI 94". L'association avec son groupe les "Natty Rebels " prend fin lorsqu'il décide de poursuivre sa carrière en Europe. Le reggae y est assez populaire, le seggae a donc toutes ses chances. Principale difficulté : trouver en France des musiciens capables de maîtriser ce rythme hybride.

Ce nouveau départ survient avec " Vibration Rasta Zom " en 1996. Depuis, Ras Natty Baby a eu le temps de se construire une équipe. Le temps aussi d'essuyer quelques déconvenues. "On ne tue pas un vieux soldat comme moi", sourit-il. On le pousse à ne faire que du reggae classique, mais il résiste, soutenu par l'ancien clavier d'Alpha Blondy, Ibis "Romie" Lawrence, tombé amoureux du rythme 6/8 du seggae et venu donner un gros coup de main pour " Seggae Time ", le nouvel album de Baby. Douze chansons en créole, en français et en anglais (la langue officielle de Maurice) pour un répertoire en triptyque : des textes revendicatifs, d'autres qui fonctionnent comme des sonnettes d'alarme à l'exemple de " Monde Virtuel ", et des morceaux plus légers, invitations à venir danser sur les plages de l'océan Indien. Une ambiance qui permet à Ras Natty Baby d'oublier un instant le triste hiver européen.

Bertrand Lavaine