Francis Cabrel

Sur la lancée de l'album Hors-saison, Francis Cabrel a commencé la semaine dernière une tournée française dont une bonne partie des concerts affichent déjà complet, comme la plupart de ses dates à l'Olympia puis au Zénith de Paris, du 28 septembre au 17 octobre. Un triomphe en forme de consensus national - voire identitaire.

Le triomphe paisible

Sur la lancée de l'album Hors-saison, Francis Cabrel a commencé la semaine dernière une tournée française dont une bonne partie des concerts affichent déjà complet, comme la plupart de ses dates à l'Olympia puis au Zénith de Paris, du 28 septembre au 17 octobre. Un triomphe en forme de consensus national - voire identitaire.

Comme chaque fois, on compte. Le 15 septembre, à Caen, Francis Cabrel vient de donner son deuxième concert de la tournée Hors-saison et on compte quelles chansons du nouvel album ont été portées à la scène: Cent ans de plus, Le monde est sourd, Presque rien et Comme eux en ouverture. Puis, épars, Le reste du temps, Loin devant, Hors-saison.
Plus de la moitié du nouvel album, donc, et pourtant l'impression que rien n'a changé dans le monde de Francis Cabrel : des amours dont il ne reste pour seule joie que de les avoir connues, des jours qui ne sont éclairés que par la lenteur du temps, des arbres qui attendent au bord d'un pré... Rien de véritablement gai, mais une sorte de bonheur calme, qui naît de la seule contemplation des choses et d'une certaine morale de l'immobilité.

Justement, Cabrel a retranché de son concert tout ce qui pourrait y être trop tranché, trop puissant, trop musqué. Les guitares y naviguent avec une sorte de gourmande sagesse country, l'accordéon rappelle les racines terriennes de toute la musique de Cabrel, l'orgue années 60 récuse toute tentation d'énervement trop contemporain, le violon glisse une note d'opulence dépouillée... Dix musiciens et pourtant une sensation d'intimité, de cercle familier qui se reserre autour d'un âtre d'amitié.

Car Cabrel figure en France une sorte de grand frère, ou d'oncle, ou de cousin respecté, dont on sait bien qu'il ne vit pas au même rythme vainement survolté que les citadins, mais les comprend et sait leur offrir un apaisement, une plage de simplicité, un instant serein. Il ne s'agit pas de message explicite (Cabrel n'a pas de vocation de gourou, et la seule chanson socialement engagée de son disque, Madame X, ne figure pas dans son nouveau spectacle), mais bien plutôt d'un art du climat. Ainsi, décor et lumières sont traitées dans une extrème économie de moyens: quatre grandes structures pivotantes sur lesquelles sont projetées les façades bleues et ocres de la pochette de Hors-saison.

Au milieu du concert, Cabrel s'installe pour un long moment seul en scène ou soutenu seulement par quelques arrangements acoustiques très dénudés:  Je te suivrai, Octobre, Je t'aimais je t'aime et je t'aimerai, Le temps s'en allait, Ma place dans le trafic, La Cabane du pêcheur, Rosie... Une musique à hauteur d'homme, polie par une passion d'artisan, éclairée avec tendresse. Et lorsque les énergies se lâchent de nouveau sur Encore et encore, on n'imagine pas voir un concert de rock, mais on reste dans la même atmosphère proche et paisible – simplement, on roule plus vite.

Cabrel démontre avec soin les bienfaits de la douceur, comme dans une sorte de province de rêve, dont les rues désertes, un jour hors-saison, ne diraient pas la solitude et la deshérence, mais une sorte de paix paradoxale. Ce qu'il raconte, avec ses amours achevées, ses promesses d'éternité, ses paysages que toute présence a quittés, c'est une sorte de passion très française pour la fidélité. Fidélité à la ville d'où l'on vient, aux jeunes sentiments, aux rêveries perdues, au geste ancien.
Toujours diffusé au-delà du raisonnable par les radios françaises, comblé commercialement (1,5 millions d'exemplaires de Hors-saison vendus depuis le printemps dernier), Cabrel triomphe avec une sorte de demi-sourire. Il n'est pas un vainqueur, une gloire des variétés, une légende de la chanson, mais jouit d'un statut assez unique, finalement: ni mythe, ni mode, une sorte de preuve calme que la France peut être - et s'aimer - à peu près immobile, malgré le temps qui passe.