Le mystère Manset

D'une discrétion qui confine au secret, Gérard Manset publie à la fois un «best of» - ce qui est inattendu - et quatre doubles-CD de rééditions d'albums et de chansons souvent introuvables depuis des années. L'occasion de plonger dans l'oeuvre d'un créateur au profil très singulier dans la chanson française.

Parution d'un Best of et de quatre rééditions

D'une discrétion qui confine au secret, Gérard Manset publie à la fois un «best of» - ce qui est inattendu - et quatre doubles-CD de rééditions d'albums et de chansons souvent introuvables depuis des années. L'occasion de plonger dans l'oeuvre d'un créateur au profil très singulier dans la chanson française.

Parler de Manset, c'est appartenir à une sorte de conspiration, c'est sacrifier à un culte sévère et exigeant. Depuis trente ans, Gérard Manset sort, de loin en loin, des disques uniques dans la chanson française: ni tout à fait rock, ni tout à fait narratifs, ni tout à fait héroïques, ils naviguent entre rêve d'ailleurs et bruit d'ici, entre une solennité sans âge et le son de l'époque. Ses admirateurs forment une sorte de confrérie singulière, qui guette ses disques et ses rares interviews, et qui comprend de nombreux artistes; dont les participants au projet Route Manset en 1996 (Jean-Louis Murat, Alain Bashung, Nilda Fernandez, Francis Cabrel, Françoise Hardy, Brigitte Fontaine, Dick Annegarn, Salif Keita...).

Le 19 octobre, il sort quatre disques. Ce sont quatre beaux objets qui inventent des accords de gris, de noir et de blanc, quatre doubles-CD à la jaquette extrèmement élégante. Rien d'étonnant : leur maquette, les photographies des livrets et des pochettes, tout a été conçu et réalisé par Gérard Manset. Jaloux, méticuleux, scrupuleux, il a tout supervisé de cette non-intégrale en quatre volumes, qui ramène au jour des chansons pour certaines indisponibles depuis le temps du 33-tours.

Reprenant l'essentiel des albums historiques, quelques chansons inédites, quelques remixages et des titres épars de certains disques que Manset aujourd'hui récuse, les quatre volumes sont chronologiques: Y'a une route (1975-1981), Le Train du soir (1981-1985), Revivre (1989-1991) et La Vallée de la paix (1994-1998). Si le dernier double-CD reprend intégralement les deux derniers disques de Manset (La Vallée de la paix et Jadis et naguère) augmentés d'un inédit (le brûlant Artificiers du décadent), la composition des autres volumes est plus baroque. Ainsi, le premier double-CD contient six chansons sur huit de Y'a une route (1975), deux sur huit de Rien à raconter (1976), cinq sur six de 2870 (1978), cinq sur huit de Royaume de Siam (1979) et six sur huit de L'Atelier du crabe (1981).

Le portrait est évidemment fidèle: les imprécations nostalgiques d'un homme qui a toujours regretté le passé, même à vingt-cinq ans (il en a aujourd'hui cinquante-quatre), ses indignations devant l'inhumanité de notre monde, ses errances dans les noirceurs des villes occidentales, ses descriptions du paradis perdu (en Asie ou en Amérique Latine où il voyage énormément)... Mélodies languides, ampleurs lentes, vigueurs martiales: les chansons de Manset semblent toujours se chanter en majuscules, et d'autant plus que son timbre, très détaché, souvent proche d'un débit parlé, est systématiquement renforcé par le doublement de l'enregistrement de sa voix.

Et le mystère n'est pas rompu: depuis presque vingt ans, Gérard Manset refuse obstinément de laisser publier des photos de lui vu de face. De même, il a annoncé maintes fois qu'il ne monterait jamais sur scène. Dans une de ses rares interviews (dans Le Figaro, en novembre 1998), il avouait: «Je me verrais mal face à un public. J'aime beaucoup jouer avec des musiciens mais quand bien même le problème musical et humain de leur choix serait résolu, il faudrait passer à l'acte: le rideau s'ouvre et on se trouve face à une salle. Et je n'aime pas cette salle. Je trouve impudique, ridicule, de chanter face à un public. Ou alors peut-être dans un café, où ne viendrait que ma clientèle, le genre post-soixante-huitard. Si j'avais une salle entière de familles flower power, peut-être pas entièrement nues mais les fleurs dans les cheveux, je viendrais bien chanter trois ou quatre titres.»

A demi-mots, la maison de disques de Manset laisse entendre que la sortie de ces quatre doubles-CD et d'une compilation de quatorze chansons (intitulée Manset best of, ce qui est surprenant, vu l'agacement habituel du chanteur devant les recettes ordinaires du show biz), pourrait clore une époque: elle serait «une sorte de tremplin pour un avenir où l'artiste dit lui-même désirer «changer de son» et travailler dans d'autres directions que celles de l'éternel soliste ou du monologue musical», selon le communiqué adressé à la presse. Une annonce en forme de points de suspension, qui ressemble à un nouveau mystère.

Bertrand DICALE