Musiques mandingues

À Paris, du 13 au 17 octobre, la Cité de la Musique ouvrait une grande fenêtre sur l’Afrique de l’Ouest. Un florilège de noms prestigieux : Oumou Sangaré, Dimi Mint Abba, Boubacar Traoré, Kassemady Diabaté, Ballake Sissoko, Cheikh Lô, M’Bady Kouyaté, Habib Koité… De jeunes figures célébrées de la scène contemporaine ont côtoyé des maîtres de l’art ancien.

Programme prestigieux dans le laboratoire de la musique contemporaine.

À Paris, du 13 au 17 octobre, la Cité de la Musique ouvrait une grande fenêtre sur l’Afrique de l’Ouest. Un florilège de noms prestigieux : Oumou Sangaré, Dimi Mint Abba, Boubacar Traoré, Kassemady Diabaté, Ballake Sissoko, Cheikh Lô, M’Bady Kouyaté, Habib Koité… De jeunes figures célébrées de la scène contemporaine ont côtoyé des maîtres de l’art ancien.

L>es griots du Mandé et leurs cousins les “iggawin” de Mauritanie ont fait honneur aux grandes lignées de “musiciens de caste” dont ils descendent. Quant aux non-griots, ils illustraient l’extraordinaire capacité des traditions musicales à se laisser adapter et moderniser pour ravir l’oreille d’un public international friand de musiques d’ailleurs. Une affiche de rêve pour voyager en quelques poignées d’heures depuis le Sahel jusqu’aux forêts humides des monts de la Guinée et de la courbe du fleuve Niger au rivage atlantique du Sénégal.

Ce laboratoire de la musique contemporaine qu’est la grande salle de la Cité de la Musique offre une écoute bien spéciale. L’à-peu-près des sonos et de l’accordage auquel sont habitués les musiciens de Dimi Mint Abba n’a pas cours dans ce lieu. Chaque son, chaque intonation et même la moindre exclamation dans le public prend une présence, une clarté impressionnante d’autonomie. Si l’on a apprécié la rondeur chaude comme l’éclat d’un bijou du désert de la voix de la chanteuse mauritanienne, on a pu regretter l’absence d’orfèvres musiciens suffisamment experts pour l’enchâsser des subtiles arabesques qu’elle mérite.

Ici l’on perçoit les notes et les silences entre les notes. Éblouissante sur scène, Oumou Sangaré à la voix souple et impérative comme une liane, est déroutée par ce vaste volume architectural où tous les sons peuvent exister ensembles, sans résistance ni frottement. Tout paraît si facile qu’elle en ressent de la gêne. L’ovation du public, conquis par son charme et la qualité de son groupe, ne parvient pas à lui donner les clés qui pourraient lui servir à déclencher, dans cet étrange outil à spectacle, les tourbillons de danse et les hommages spontanés que ses prestations provoquent généralement.

D’autres sauront toucher les gens au cœur, comme Boubacar Traoré, juste avec sa guitare, sa voix et une calebasse jouée par le percussionniste de Bamada. Au cours du crescendo émotionnel de son répertoire jusqu’au superbe “Mariama”, il va trouver la vibration de cette fameuse “note bleue”, qui transporte l’âme vers les régions intérieures où seuls mènent les rêves. Inspiré, profond, Kar Kar demeure ce solitaire avide d’absolu que l’on devine dans ses chansons. Après lui, la prestation d’Habib Koité et son ensemble Bamada, si enjouée dans son invitation à la fête, ne pourra faire oublier la si jolie blessure de l’âme de Boubacar, le baladin mélancolique.

Mais la plus grande émotion de ce programme africain nous a été fournie par le hasard. Ce que certains appelleraient “djinn”, peut-être, ou “esprit”… Il se fait que “Monsieur” Toumani Diabaté, grand joueur de kora, fils du plus célèbre joueur de kora malien, Sidiki Diabaté, a décidé de rater son avion par deux fois, malgré la vigilance du chaperon que le producteur, connaissant ses caprices de star, avait pris soin de lui déléguer depuis dix jours à Bamako.

C>ette défection nous priva d’un duo avec Ballake Sissoko très attendu de nombreux fans et amateurs de la sonorité sophistiquée, sereine de leurs koras contemporaines. Ballake, seul, n’eut droit qu’à deux morceaux. Puis il laissa la place à M’Bady et Sekou Kouyaté: le père de 70 ans et le fils de 14 ans. Intervenant ailleurs à plusieurs reprises dans ce programme, ils n’auraient jamais dû se retrouver ensemble, à cette heure, sur cette scène. Le sort en décida autrement et le moment magique se produisit, quelque chose d’humain, de fort, de l’ordre du mystique…

M’Bady Kouyaté est de ces vieux griots chargés de science dont Amadou Hampâté Bâ disait que lorsqu’ils meurent, “c’est une bibliothèque qui brûle”. Soliste de l’Ensemble instrumental de Guinée, la grande chanson de geste du Mandé n’a pas de secret pour ce vieil homme à l’énergie étonnante. Sur scène, sa faculté expressive ferait ressentir ses récits de légendes à n’importe quel public. Il nous offrit quelques morceaux choisis, esquissa quelques traits lumineux de kora, ne manqua pas de faire rire par quelques facéties. Puis s’assit, regardant jouer son fils.

Sekou, jeune virtuose qui pratique l’instrument depuis l’âge de cinq ans, déroule alors toute la panoplie de son savoir, bien décidé à ne pas décevoir son père. Mais quand ce dernier quitte la scène, c’est une autre chanson. Voilà qu’il pousse des ailes au jeune Kouyaté. Il bondit dans les airs, pareil à l’aigle de la légende lorsqu’il fut libéré par l’ancêtre de tous les Kouyaté après lui avoir permis d’accéder au secret du “Soso bala”, le balafon magique du roi Soumaworo Kante… Le voilà qui improvise un funk furieux, suivi d’une cascade de mélodies cristallines à faire pâlir tous les Mory Kante de la terre. Le public n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles. C’est le triomphe, l’intronisation impromptue d’un futur maître de la kora traditionnelle, au sein d’un temple ultramoderne et parisien dédié aux musiques populaires. Nul doute que l’on chantera bientôt cette nouvelle aventure de la saga des Kouyaté dont la mémoire orale se transmet depuis sept siècles.