La chanson au micro-onde

En quelques semaines, trois nouveaux albums ont affiché un dénominateur commun : la reprise de succès de la variété française ou pour faire sérieux, du patrimoine. Tribut sincère à la chanson française ou manque d'inspiration camouflé ? La question se pose quand on écoute "Récréation" de Florent Pagny, "Mes hommages" de Nilda Fernandez ou "D'un papillon à une épaule" de Véronique Sanson. Petit coup de rétro sur ce trop-plein de reprises.

Ou le dépoussiérage de la variété française

En quelques semaines, trois nouveaux albums ont affiché un dénominateur commun : la reprise de succès de la variété française ou pour faire sérieux, du patrimoine. Tribut sincère à la chanson française ou manque d'inspiration camouflé ? La question se pose quand on écoute "Récréation" de Florent Pagny, "Mes hommages" de Nilda Fernandez ou "D'un papillon à une épaule" de Véronique Sanson. Petit coup de rétro sur ce trop-plein de reprises.

En 1986, Carte de Séjour, un jeune groupe issu de l'immigration, dépoussiérait de manière radicale "Douce France", avec sa version arabisante. Son message d'intégration, impulsé par son leader Rachid Taha, allait redonner une nouvelle jeunesse à la chanson désuète de Charles Trenet. S'il y a une douzaine d'années, la reprise de ce monument de la chanson française était un symbole fort socialement, l'idéologie se fera plus discrète par la suite.

L'idée a néanmoins fait son chemin grâce à quelques artistes étrangers (et l'appui de leurs maisons de disques), faisant carrière en France et chantant dans leur langue natale. Devant toutefois disposer d'un titre en français pour espérer être diffusé sur les radios. Ce sera le cas du Colombien Yuri Buenaventura qui dans son premier album reprend "Ne me quitte pas" de Jacques Brel pour sortir dans la foulée un single de "Une belle histoire" de Michel Fugain ou encore les soeurs brésiliennes du Trio Esperança, qui reprennent à capella dans leur dernier album à la fois "La Bohème" (en duo tout de même avec Charles Aznavour) et une version brésilienne de "La Javanaise" de Serge Gainsbourg. Même chose pour le Colombien Diego Pelaez avec sa version salsa de "Jolie Môme" de Léo Ferré ou encore la Vénézuelienne Soledad Bravo qui s'attaque à Barbara avec "Göttingen".

Au panthéon des disparus dont les chansons ont été largement reprises, on peut citer Léo Ferré, Serge Gainsbourg ou encore Daniel Balavoine, dont la reprise de la chanson "La vie ne m'apprend rien" a redonné un élan à la carrière de Liane Foly, Edith Piaf dont la chanson "Mon manège à moi" a été reprise par Etienne Daho, Jacno pour sa reprise du Sud de Nino Ferrer et le groupe de hip hop féminin Melgroove avec "Pas toi" de Jean-Jacques Goldman.

Il s'agit surtout d'intéresser une nouvelle tranche d'âge, un nouveau public qui arrive et qui ne connaît pas forcément cette génération de chanteurs des années 60 à 80. On pourra donc trouver quelque indulgence à une jeune artiste qui choisit d'interpréter un titre fort pour se lancer dans une carrière, c'est le cas notamment de Lââm avec "Je veux chanter pour ceux" de Michel Berger. Sans que les ados, à qui ce produit est destiné, n'aient aucune idée du vécu de cette chanson... ni même de l'existence de son créateur. Jouant dans la même cour, la rousse permanentée Larusso reprend sans vergogne "Tu m'oublieras" d'une autre rousse (qui pourrait être sa grand-mère), Régine.

Bon, tout cela n'est finalement pas très grave. Là où ça coince, c'est lorsque le procédé est systématique et qu'il est utilisé par les artistes de variété eux-mêmes. En tout cas, les valeurs sûres. Ou considérées comme telles. Parmi les nouveautés discographiques de cette rentrée, trois artistes majeurs de la variété française, Véronique Sanson avec "D'un papillon à une étoile", Florent Pagny pour "Récréation" et Nilda Fernandez avec "Mes hommages", ont en commun d'avoir réenregistré des titres de cette variétoche, notre chanson populaire à nous, et dont même les plus réfractaires connaissent par cœur "Alexandrie, Alexandra" de Claude François ou les "Divorcés" de Michel Delpech. Pourtant, ces trois artistes revendiquent une approche différente. Celle de Florent Pagny est de les habiller d'une nouvelle orchestration, tendance techno grandiloquente. Plus humble Nilda Fernandez a voulu se fondre dans la peau d'un "simple" interprète. Quant à Véronique Sanson, elle a souhaite rendre hommage à son amour de jeunesse. Sa démarche paraissant de prime abord la plus sincère.

Cependant personne n'est dupe, c'est souvent une stratégie commerciale de la part des maisons de disques qui consiste à prendre des titres à succès et de les remettre aux modes du moment, les maisons de disques faisant appel à la fibre nostalgique qui se love en chacun de nous. Et ça marche. Car chacun s'y retrouve. A commencer par les artistes eux-mêmes qui trouvent toutes les bonnes raisons de se prêter au grand jeu du faussement déguisé. Nilda Fernandez l'explique très sérieusement : "J'entendais Clo-Clo chez la concierge" ou bien "Mike Brant était un type bien, ou encore "J'ai toujours eu envie de chanter "Ma Biche" de Franck Alamo, c'est léger, insouciant". Mais la caution intellectuelle n'étant pas loin, on injecte un peu de Léo Ferré ou de Barbara transformant certains albums en véritable auberge espagnole.

Nilda Fernandez assume : "Certains morceaux ont marqué des époques, des gens, pas les mêmes ni aux mêmes époques". En clair, on ratisse large. C'est le cas de Florent Pagny qui sur son dernier album "Récréation" (Mercury/Universal) ne revisite pas moins de 17 tubes français dans une production électronique. Certaines sont de très belles chansons comme "Pars" de Jacques Higelin, "Les parfums de sa vie" de Art Mengo ou "Voilà, c'est fini" de Téléphone. C'est leur nouvelle enveloppe qui a de quoi surprendre, transformant "Pars" en course poursuite hollywoodienne ou "Requiem pour un con" en western spaghetti... Mais faire supporter au seul business ce manque de créativité serait trop facile. Pagny, lui aussi assume : "Je n'étais pas dans un état d'esprit où je pouvais me prendre la tête à chercher la bonne chanson, celle qui fait mouche, le tube si vous préférez".

Autrement dit, on opte pour le choix de la facilité pour pallier à un manque de création, à un essoufflement artistique. Un résultat qui tend malheureusement à tirer le patrimoine par le bas au lieu de le valoriser.