Tue-Loup

Après un premier album enregistré dans la Sarthe "la Bancale", le dépaysement à Marrakech, au Maroc ne semble pas vraiment donner des couleurs aux Français de Tue-Loup. Maintenant c'est "la Belle Inutile" qui s'affirme dans toute sa splendeur, sous un ciel ombrageux.

Après Dionysos, Tue-Loup confirme qu’un certain rock n’est pas mort. Il y a déjà un an, ils nous avaient surpris avec “la Bancale”, enregistré au Mans. Prenant le nom d’un village qui avait immolé le dernier loup de la région, ce groupe revigore une scène rock qu’on pensait atomisée définitivement par Noir Désir. Les loups hurlent encore à la mort, à la fin des petits soucis quotidiens, de tous ces gens qui partent sans se retourner et qui nous laissent en plan, seul.

Cette fois-ci, ils ont choisi l’exil. Le Maroc, Marrakech. Plus au sud et le soleil n’est toujours pas là. Ou alors il est planqué à l’intérieur de nous-mêmes et il nous brûle les tripes. De “la Belle Inutile”, le gant de crin est devenu indispensable pour cajoler nos petits sentiments.

En onze morceaux, tous aussi secs les uns que les autres, Tue-Loup nous rappelle nos malheurs quotidiens. Alors que chaque titre paraît a priori sur le papier d’un format plus que conventionnel (trois à quatre minutes), Tue-Loup berce et ressasse avec désenchantement notre tendresse mal-aimée ou mal-comprise de l’Autre ("En maudissant dans sa fange Cette sale petite voix du cœur Qui nous fit croire au bonheur..." -"Merlin"-, "Ce bonheur pourtant sans bornes, Que tu m’offres sur un plat, Tant et tant garni, A en soulever le coeur, Qui n’a plus comme alibi, Que la honte et la peur" -"Santa Fé"-), comme du chacun pour Soi ("Allez tire-toi tant que j’en ai pas fini De purger toute cette connerie" -"la Purge", "Mais ne viens plus me raconter, Qu’elle n’a rien dans la cervelle, Car si c’est pour ton palmarès, Mieux vaut garder les chiens en laisse... Ouaf !" -"Ta Loche").

Car c’est la mystification qui est au bout du chemin : "Ce bonheur pourtant sans bornes» qui se retrouve au final planté comme un «épouvantail»(«L’Épouvantail»), et on se retrouve alors «Tous bons à (être) cloués à la même enseigne» ("A la même enseigne"). Un enregistrement des errances qui ne demandent qu’à être répétées pour témoigner de leur existence.

Alors cette «Belle Inutile», c’est peut-être nous-mêmes avec notre approche de tant de proximité qu’il n’y a plus d’étranger. Ainsi de ce voyage-enregistrement à Marrakech, on ne retiendra que quelques bribes sonores car partir loin ce n’est jamais beaucoup s’éloigner de soi-même. Même des titres comme "Santa Fé", "Gorki" ou encore "Merlin" ne sont pas des appels au voyage, au dépaysement, encore moins aux souvenirs équivoques.

"D’ici je vois Merlin il faut l’abattre, En bûcheron je m’éclate, Quand monte l’odeur du sapin, C’est pour la fée que je fends du sapin.» Abattre, détruire toujours mais avec cette perpétuelle voix d’une fée ou de la fée. Au loin, la lumière brille et Tue-Loup ne nous la montre pas. Existe-t-elle???
Mais promis nous disent-ils, «on discutera demain».

Emmanuel Dumesnil

Tue-Loup La Belle Inutile (Pias) 1999