CD DE LA SEMAINE : RAGE

Paris, le 24 mars 2000 - Nul besoin de hurler quand on est enragé. C’est ce que semble dire le groupe malien Rage venu présenter aux Français son premier CD, "Cidew" (Le Maquis/Night & Day), produit dans les studios de Salif Keita à Bamako.

Les maux du rap malien

Paris, le 24 mars 2000 - Nul besoin de hurler quand on est enragé. C’est ce que semble dire le groupe malien Rage venu présenter aux Français son premier CD, "Cidew" (Le Maquis/Night & Day), produit dans les studios de Salif Keita à Bamako.

Fidèle à Dieu, le quatuor hip hop ne verse pas dans la provocation hardcore facile mais dans le militantisme réfléchi et opiniâtre. Plus IAM que NTM donc. Empruntant de nombreux éléments de musique traditionnelle, leur rap acoustique retranscrit parfaitement l’esprit d’un pays en pleine transition, entre coutumes et apprentissage de la démocratie. Mais, surtout, Rage colle plus que beaucoup de rappeurs français aux origines sociales du rap. En visite à Paris, entre un concert au MCM Café, un show case à la Fnac Etoile et quelques interviews, trois membres du groupe (Koly, Sir Al Peco, Justice) et leur manager (Igo Diarra) préfèrent parler du fond, de leurs textes mariant bambara, wolof, français et anglais, qui passent en revue sans misérabilisme les problèmes du Mali d’aujourd’hui.

Le titre de votre album, "Cidew", signifie "les enfants-messagers" en bambara. Les difficultés vécues en Afrique sont souvent bien différentes de celles que l’on peut vivre en France. Comment résumeriez-vous votre message ?
Koly : Le premier nom du groupe était Rage Against The World. Nous avons fait beaucoup de sound system et de concerts au pays. C’était une rage juvénile assez agressive. Mais, au fil du temps, nous avons grandi et mûri, et cette rage agressive est devenue constructive, positive. Dans l’esprit, ce n’est plus « rage contre le monde » mais « rage pour le monde ». Sans prétention, nous essayons d’être le reflet des réalités africaines : les souffrances, les peines mais les joies aussi. On ne s’adapte pas juste à un concept.

Dans vos textes, vous évoquez les maux qui rongent l’Afrique (magouilles, pauvreté, faillite des systèmes éducatif et sanitaire…). En ce qui concerne la corruption, on a souvent l’impression qu’elle touche surtout la classe politique et les grands patrons. Pour vous, elle concerne toute la société, même les professeurs. Vouliez-vous briser un tabou ?
Sir Al Peco : Ça touche tout le monde. Quand un professeur a un salaire de 300 F par mois et qu’il a 5 ou 6 enfants à nourrir, il est tenté de faire son propre business. Ça joue sur toute la société. Chacun cherche vraiment à se débrouiller. C’est un système informel, ni organisé ni structuré. Dans notre rap, nous voulons faire réfléchir les gens. Avec Balani’s Vibe, notre structure au Mali, on a par exemple sorti un magazine, « Rap lecture », qui incite les jeunes à lire à travers le rap. On se bat car, si notre démarche est encouragée, il n’y a pas de véritables soutiens. On croit en Dieu : Inch Allah, ça va aller !

Avec l’avènement du multipartisme en 1992, le Mali est passé d’un pouvoir militaire à un régime démocratique. Pourtant vous dénoncez la "mangeocratie" (le pouvoir de ceux qui mangent contre ceux qui n'ont rien à manger, ndlr). Cela signifie-t-il que rien n’a changé ?
Justice : Je ne dirais pas que la démocratie a totalement changé le pays. Pour moi, le gros problème, c’est le sentiment nationaliste : aimer son pays d’abord pour le faire évoluer. Au Mali, tu es souvent obligé de payer. Pour te faire soigner, si tu n’as pas de relations dans le service, il faut un peu financer pour faire avancer ton dossier. Si on a la fierté, qu’on aime notre pays, on ne doit pas nous plaindre d’être refoulés dans d’autres pays. On doit rester chez nous et investir, apprendre à s’aimer, à se donner la main, et essayer d’évoluer ensemble.

Malgré tout, vous semblez garder la foi en un certain civisme. Comment l’expliquez-vous ?
Sir Al Peco : En France, la démocratie et les droits de l’Homme existent depuis 1789, mais ils sont parfois toujours bafoués aujourd’hui. Il faut du temps pour que la démocratie se moule aux réalités africaines. Le principe est le même partout dans le monde.

Finalement, avec la démocratie, seule la liberté d’expression s’est améliorée.
Koly : On vit une période de transition qui n’est pas très adaptée à notre passé, par rapport aux coutumes et aux traditions. Les gens n’ont pas encore le sentiment démocratique. On a fait un morceau qui s’appelle "Votemania" pour inciter les gens, pas seulement les jeunes, à faire ce geste civique, comme un mode d’emploi pour aller voter. Igo Diarra : Au Mali, ce qui a changé, c’est surtout la liberté de la presse. Il y a plus de 100 radios, beaucoup de presse écrite… Mais ce n’est que le vernis, ce qu’on appelle la "démocrature", avec tous les artifices de la démocratie. La seule démocratie que l’on voudrait pour l’Afrique et le monde entier, c’est vraiment le pouvoir pour le peuple, dans le sens où il pourra manger et s’instruire.

Les médias maliens sont-ils ouverts au rap ?
Koly : Il y a une résonance. Le rap n’est pas catalogué comme ici, où hip hop égale cités, bastons, indiscipline… Au pays, vous trouvez des « tontons » (des adultes, ndlr) qui écoutent du rap à cause du message et des instruments.

La ministre de la Culture et du Tourisme du Mali a assisté à votre concert à Tombouctou. Y voyez-vous un ralliement sincère ou une récupération électorale ?
Igo Diarra : L’intérêt est surtout relationnel. On leur met beaucoup la pression pour qu’ils viennent. Nous étions à Tombouctou 2000, organisé par le ministère de la Culture. Je pense que c’était sincère, pas politique.

Propos recueillis par Gilles Rio