Alain Bashung, <i>Climax</i>

Compilation ou pas compilation ? Nos deux confrères, Bertrand Dicale et Jean-Claude Demari, divergent un peu sur l'appellation à donner à ce nouveau CD qui, de toutes façons, est un événement ! A vous de trancher, après lecture de cette interview et de cette analyse qui remettent en perspective l'un de nos plus importants artistes.

Une solide entreprise

Compilation ou pas compilation ? Nos deux confrères, Bertrand Dicale et Jean-Claude Demari, divergent un peu sur l'appellation à donner à ce nouveau CD qui, de toutes façons, est un événement ! A vous de trancher, après lecture de cette interview et de cette analyse qui remettent en perspective l'un de nos plus importants artistes.

L'Interview

Une vingtaine d'années après Gaby oh Gaby, Bashung s'est enfin livré à l'exercice de la compilation: le double-CD Climax vient de sortir (chez Barclay), avec trente-huit chansons, tubes et petit joyaux un peu oubliés. Parmi eux, six enregistrements inédits, nés d'un documentaire télévisé à venir, pour lequel le chanteur a invité quelques personnalités à travailler avec lui. Ainsi, Noir Désir, Rachid Taha, Rodolphe Burger, Marc Ribot ou M sont venus chanter ou jouer en duo avec le plus fidèlement étrange des chanteurs français.

RFI Musique : Malgré le nombre d'auteurs qui ont travaillé avec vous (Bergman, Fauque, Gainsbourg, notamment), on sent bien, dans cette compilation, une unité de ton et de personnalité étonnante.
Alain Bashung : On me dit parfois : "tu travailles avec quelqu'un qui est ton double". C'est faux, ça. J'ai plutôt besoin de quelqu'un de complémentaire plutôt que d'un clone. Ça ne me ferait pas avancer, d'avoir face à moi la même réflexion que la mienne. C'est la différence de perception qui fait naître un frottement - mais il faut que ce soit un frottement sympa, excitant. Il n'y a qu'une chanson dont je n'ai pas touché un mot, qui s'appelle Les Petits Enfants. Daniel Tardieu me l'avait apporté en me disant: "J'ai un petit début : "Les petits enfants qui tombent du balcon/Toute leur enfance défile devant leurs yeux", et il faut la finir." Je lui ai dit "non, elle est finie, il faut l'arrêter là". La chanson était déjà impeccable.

Elle vous ressemble ?
Je ne sais pas si je peux répondre clairement à ça. Est-ce que ça me ressemble ou est-ce que j'aime ça? Quelle est la différence?

Justement, vos chansons sont-elles un miroir ou une projection ?
Disons que je propose à quelqu'un : "Aujourd'hui, je voudrais vous faire partager ce petit moment-là. Moi je trouve ça intéressant. Dites-moi ce que vous en pensez."

Et il y a alors toutes les ambiguïtés sur les textes de vos chansons, comme tout ce qu'on a pu dire de Ma Petite Entreprise.
Je suis tombé des fois sur des gens qui m'ont sorti des définitions assez différentes. Quelqu'un y voit l'histoire d'une petite entreprise et s'arrête là. Et puis un autre va aller plus loin. C'est le type de la chanson qui a l'air d'être au premier degré, avec tout ce texte où le type fait du porte à porte, fait le tour du monde avec sa petite valise pour vendre je ne sais pas quoi. Et je n'ai cessé de penser à une femme quand j'avais cette chanson sous les yeux. Mais on ne dit plus "entreprise" dans le sens d'«entreprendre une relation amoureuse».

C'est au fond une histoire sexuelle.
Pour le mec de la chanson, la dernière entreprise qui peut exister, c'est son amour pour cette femme. Il vit son amour comme un mec qui pointe, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il travaille dans cette entreprise amoureuse, il va se plaindre d'avoir des vacances parce qu'alors il ne peut pas aimer.

Ce n'est pas un quiproquo que cette chanson soit utilisée pour une publicité de véhicules utilitaires ?
Il y a un moment où les chansons s'échappent. Mais, quand j'ai écrit cette chanson, il y avait aussi mon agacement devant les relations de la France avec l'argent, avec l'esprit d'entreprise. Le type qui gagne de l'argent, c'est un salaud. Voilà qui est un peu court, comme raisonnement! Et je me suis dit qu'on ne peut pas continuellement brûler les mecs qui se réveillent le matin avec une idée qui fonctionne. Quand j'étais gamin, l'argent était plus tabou que l'homosexualité, les gens qui en avaient se planquaient. C'est très récent qu'on parle d'argent, ce qui est même parfois très vulgaire. Mais, quand j'ai écrit cette chanson, on n'en parlait pas encore aussi librement et il fallait réussir tout en étant condamné. C'était très curieux : on nous demandait d'être performant, tout en nous coupant les ailes. Comment exister dans ce pays, alors ? Culpabiliser parce que quelque chose fonctionne, subir l'Amérique ? Quand on n'a pas de ronds, on est le dernier des connards ; quand on en a, on est une ordure. Achetez-moi du Valium, au moins ! Dans cette chanson, j'affirmais que ma petite entreprise va très bien, et je le disais haut et fort.

Vous vous sentez visé par ce reproche contre l'argent ?
Oh, il y a parfois des regards. Ils disent que je gagne du pognon facilement. Je le vois.

Justement, c'est facile ?
Il faut dire que c'est facile et puis se débrouiller. Ça perd beaucoup de charme quand on dit qu'il faut travailler.

Vous êtes un gros travailleur ?
Oui. Je crois que quand j'ai décidé de faire quelque chose, je trace, j'ai de la volonté. Quand je suis dans l'action, je n'ai pas l'impression d'être un bosseur, je suis heureux. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre ma tête est prise à faire, à vérifier, à envisager. Je m'aperçois que j'ai bossé beaucoup quand ça s'arrête. Alors, je peux avoir une déprime de trois jours.

Bertrand Dicale

La Chronique album

Trente-quatre ans de carrière, vingt de succès et toujours pas de certitude : c’est pour cela, pour cette anti-langue de bois, pour cette extrême sensibilité, qu’on aime Alain Bashung. L’homme qui fut transfiguré par Gainsbourg vient de sortir Climax, un recueil de deux CD qui résument vingt ans de rock de France. Mais attention : ceci n’est pas une compilation.

Tourner cinq-six fois l’objet entre ses doigts avant de le faire ingérer par le lecteur de compacts. Se demander alors pourquoi Alain Claude Baschung, né en 1947 à Paris, sort aujourd’hui ce double album. Et quels lacs gelés il s’est juré d’enjamber en trente-huit stations. Caustique ? Christique ? Bashung a connu la gloire (comme l’autre, mais sans en crever) à trente-trois ans... C’était en 1980, avec un "Gaby" dont le gigantesque succès tient d'abord à un rythme et à une interprétation : ni sa mélodie dissonante ni ses paroles abstraites n’avaient, théoriquement, de quoi attirer les larges masses...

Gaby, ici, se trouve relégué à la toute dernière place du premier CD : visiblement, Alain Bashung ne voulait pas régurgiter la énième compilation Vingt ans de succès. Trop commun : il aime pas ça, Bashung. Ne pas oublier que, quand il a voulu, en 1992, jeter un premier regard rétrospectif sur sa musique, il n’a rien trouvé de mieux que de superbement remixer ses sept albums studio d’alors et de leur adjoindre deux inédits, Tour Novice, un live de 1990, et Réservé aux Indiens, un recueil d’instrumentaux et de BO de films. Ce dernier contient d’ailleurs Climax 4, le morceau qui donne son titre à l’objet qui nous préoccupe. Toutes les chansons que Bashung réunit ici, à deux exceptions près, sont issues de ce coffret de neuf albums remixés/rénovés et des quatre qu’il a sortis depuis, Osez Joséphine (1991), Chatterton (1994), Confessions publiques (live, 1995) et Fantaisie militaire (1998).

Donc ceci n’est pas une compilation. Exit l’ordre vaguement chronologique. Bashung a préféré composer son programme en disposant ses morceaux comme on le fait pour un concert : thématiquement, avec un peu d’aléatoire. Pour entrer dans ce double album, celui qui connaît son AB par cœur depuis 79 sera tenté par la nouveauté : il y a beaucoup de plaisir à entendre les six re-créations qui parsèment Climax. Enfin, surtout trois d’entre elles : Les grands voyageurs (issu de Osez Joséphine, 1991), magistrale leçon de blues minimal, plus Delta tu meurs, assénée par le guitariste Marc Ribot et son chanteur-harmoniciste, un certain Alain B., Volontaire (extrait de Play Blessures, l’impossible album gainsbourgeois de 82) dont se sont emparé Bertrand Cantat et Noir Désir : du rock, des voix, une guitare, Noir Désir transforme tout ce qu’il touche en or et noir. Et aussi, et surtout, Ode à la vie (made in Fantaisie militaire, 1998) qui quitte avec bonheur son trip hop léger d’origine pour les percussions et le luth de Rachid Taha, retrouvant ainsi pleinement son titre. Sans oublier non plus le beau travail de Rodolphe Burger avec Samuel Hall dopé au drum’n’bass et de M avec le mythique What’s in a bird de 83...

Et après ? Après, les écoles divergent. Les chemins aussi. Il y a ceux qui ont applaudi au virage musical quasiment a-mélodique amorcé avec Gainsbourg dès 1982 pour Play Blessures (Bashung avoue à nos confrères de Rock and Folk, dans leur numéro de juin 2000 : "Gainsbourg m’a conforté dans le fait d’aller loin. Il m’a donné l’envie, même si on n’est pas compris par tout le monde, de faire les choses avec élégance."). Ceux-là applaudiront à Climax dans le parcours qu’a voulu Alain, assurant, surtout sur le premier CD, une nette domination de ses deux derniers albums, plus abstraits, Chatterton et Fantaisie (onze titres à eux deux sur trente-huit).

Et puis, il y a les autres fans. Moins abstraits. Ceux qui aiment le rock, les mélodies, les jeux avec les mots et qui ont tout de suite adhéré aux deux premiers albums d’Alain, Roulette Russe et Pizza. Qui ont longtemps attendu l’album enfin advenu en 1991, Osez Joséphine, avec quelques coups de cœur vers Passé le Rio Grande (1986). Ceux-là aimeront Climax (dans ce double album comme dans la vie, il y en a pour tous les goûts). Mais ils s’épanouiront surtout sur les titres live : Toujours sur la ligne blanche (concert de 1985), J’écume (où, en 1995, Xavier Geronimi fait jeu égal, à la guitare, avec la version studio enregistrée en 91 à Memphis par le jeune bluesman Jimmy King)...

Ces amateurs du Bashung in rock basculeront définitivement vers le climax sur la deuxième moitié du second CD, précisément à partir de Nights in white satin et de J’passe pour une caravane (live). S’enchaînent alors neuf titres qui fleurent bon la guitare, la country, l’énergie : Rebel, Hey Joe ... Avant de se terminer, en une sorte d’apothéose, sur une sorte de dernier rappel, le fort ancien Pas question que j’perde le feeling. Juste comme dans un concert, on vous disait.

Jean-Claude DEMARI

Alain Bashung Double CD Climax ( Barclay) 2000