Présence humaine de Houellebecq

A l'occasion de la sortie de l'album de Michel Houellebecq, Présence humaine, un juste retour des choses s'impose pour (re)découvrir le label Tricatel et son fondateur-initiateur Bertrand Burgalat. Une manière différente de voir et sentir l'air du temps, un état d'esprit en perpétuel mouvement. Rencontres.

Michel, Bertrand, Valérie, Etienne et les autres

A l'occasion de la sortie de l'album de Michel Houellebecq, Présence humaine, un juste retour des choses s'impose pour (re)découvrir le label Tricatel et son fondateur-initiateur Bertrand Burgalat. Une manière différente de voir et sentir l'air du temps, un état d'esprit en perpétuel mouvement. Rencontres.

La sortie de l'album Présence humaine de Michel Houellebecq, écrivain connu et reconnu avec la parution au siècle dernier du livre Les Particules élémentaires intrigue. Considéré par beaucoup comme un auteur 'glauque' mais symptomatique d'une époque, avec des titres de recueils de poèmes aussi forts que Le sens du combat, Rester vivant ou le dernier en date Renaissance, cette parution musicale prenait tout de suite les allures d'une nouvelle extension du domaine de la lutte. Que devenait-il ? Un rocker, un artiste ou une personnalité de plus s'égarant dans le monde de la chanson française ? Au moment où les rappeurs sont considérés par la critique musicale comme les nouveaux écrivains de notre société, comment donner sa juste place à Michel Houellebecq ?

Au cœur de Tricatel

Pourtant Tricatel, en tête de pont musicale et désormais littéraire, s'annonce bien petit pour tenir le flambeau haut et s'immiscer dans le combat des chefs. Créé, il y a quelques cinq années par Bertrand Burgalat et considéré pendant longtemps comme une marque de fabrique, Tricatel a surtout connu le bonheur à l'étranger. C'est Valérie Lemercier avec son album de chansons et la musique de son film (composé par Bertrand) Quadrille qui ont lancé la première salve suivie par April March. Pourtant seuls les Etats-Unis et surtout le Japon ont semble-t-il donné de l'importance à cette initiative. Le label japonais indépendant L'Appareil Photo leur a offert le soleil levant.

Cependant Tricatel ce n'est pas seulement de la pop variété sucrée française. Etienne Charry complète cette nébuleuse avec ses " 36 erreurs ". Mais c'est Eggstone qui symbolise le mieux l'univers Tricatel. Groupe suédois, fondateur de la pop indépendante en son pays avec un label, des studios d'enregistrement (qui ont accueilli les Cardigans) et même un restaurant. Si depuis le groupe s'est recentré sur ses activités musicales, Tricatel en est le digne continuateur en France. Un Club 25 cm (la taille du vinyl) offre à ses abonnés (plus d'une centaine) tous les deux mois des inédits ou des versions alternatives ; 1000 à 2000 exemplaires sont écoulés au total avec le renfort du circuit classique de distribution. Les soirées Tricatel s'occupent de réunir les gens "aux goûts musicaux étranges et variés" selon son équipe. Un petit monde pour pallier "le manque de soirées sympa sur Paris, où les gens peuvent se rencontrer". Si des Dj's y officient, c'est pour mieux noyer le poisson avec des concerts de personnalités aussi diverses que Katerine, Ladytron ou la dernière trouvaille soul moderne, Count Indigo (un Londonien).
Tant de diversités n'ont longtemps pu cohabiter que par la grâce de Tricatel. Un graphisme et des arrangements musicaux sous la houlette de Bertrand Burgalat ont fixé déjà pour l'éternité l'image de ce label "à la Factory". Aux dépens sans doute des artistes. L'esthétisme tricatelien a pu enfermer les artistes dans un genre musical alors que la diversité est audible.

Valérie, Etienne, Bertrand et Michel sont les locataires d'un label libre qui voudrait ne pas faire les choses comme les autres, les maisons de disques ou l'industrie musicale. C'est ainsi que Michel Houellebecq s'inscrit dans cet ensemble. Personnalité controversée. Et c'est là que l'esprit Tricatel prend tout son essor. Tête pensante et sensible incontournable, Bertrand Burgalat est l'âme discrète du cœur de Tricatel. Arrangeur intuitif et brillant, il est la particule élémentaire de chacun des artistes ; en retrait, un accompagnateur passionné, une graine dans l'industrie musicale.

Tout n'est que rencontres et affinités (écclectives)

C'est la découverte d'Extension du domaine de la lutte qui a poussé Bertrand vers Michel. La lecture des poèmes a achevé la nécessité d'une rencontre : "Quand j'ai lu ses poèmes, j'étais épaté, tout ce que j'aurai pu rêver d'écrire, d'exprimer et d'y arriver avec une telle aisance". Ensuite tout s'accélère Jean-Yves Jouanet de la revue Art Presse, membre du groupe Perpendiculaire l'encourage à sauter le pas. L'écriture en berne, " j'avais pleins de morceaux où je n'arrivais pas à mettre des mots dessus", Bertrand noue contact. Mais la sortie des Particules élémentaires freine la concrétisation, la réalisation d'une association. De plus, Tricatel n'a pas encore les épaules assez solides. Un quinquennat sera suffisant pour faire aboutir cette histoire. Un premier concert l'été dernier à Hyères et la machine est lancée.

Voulant garder en l'état les traces d'une telle osmose artistique, sept premiers titres sont rapidement enregistrés en studio. Certains textes étaient déjà écrits, d'autres seront publiés dans le recueil Renaissance avant même la sortie de l'album. Musicalement, les choses pouvaient paraître difficiles : "il y a des choses que connaît Michel que je ne connais pas du tout comme Neil Young. Ca m'avait l'air trop folk". Mais la volonté de "faire quelque chose qui fusionne" prend corps. L'esprit Tricatel n'est pas loin : "je suis assez sensible à ce que disent les non-musiciens, ils ne savent pas ce qui est possible, ils ont un esprit plus ouvert, ils n'ont aucun sens de la réalité, quand on est musicien, on devient matérialiste". D'où cette écoute paradoxale : plusieurs passages sont nécessaires avant de pouvoir tout saisir.

Car dans sa volonté de ne pas faire de l'illustration musicale et d'éviter la facilité d'enregistrer les poèmes à blanc, Bertrand Burgalat a offert une liberté totale à Michel. Les conditions d'une rencontre étaient réunies. Et quand Michel a voulu se faire chanteur, Bertrand a préféré la non-concession à des formats classiques attendus et sollicité ses talents naturels : "il a fait des morceaux chantés, mais c'était comme si un rapper se mettait à chanter, comme si on allumait la lumière. On perdait le côté totalement envoûtant de sa voix. Il a sa façon de poser les mots, très précise".

Le diseur de mauvaises aventures

C'est ainsi que l'album peut se saisir comme une œuvre de "rap mou". Un domaine dans lequel Bertrand Burgalat, fan des Soft machine, ne semblait pas le plus à l'aise. Mais l'alchimie prend et rappelle que toute œuvre musicale est collective. Le premier titre Présence humaine pose les bases de ce qui aurait pu être la facilité. Une instrumentation victorieuse pour sortir des "hommages à l'humanité". Un rock progressif avec un texte cassant, brut de prétention, un combat tête dehors. Alors Séjour-Club trouve le fil juste sur lequel le groupe ne cessera de naviguer. Des chœurs masculins, une guitare wah-wah et un petit orgue multiplient les diversions. Des musiques accessibles pour retourner le texte, une instrumentation classique au premier abord pour ne pas faire oublier la voix et celle-ci qui se moque des arrangements subtils pour se poser inlassablement sans forfanterie. Chacun se pousse, se retire, revient pour affirmer sa présence et disparaître. Les pics de pollution et Célibataires semblent si froidement assurés que Crépuscule entrouvre la voie de la sérénité. 10 titres déjà classiques. Une bande originale. Le groupe Michel Houellebecq ne fait aucune concession avec lui-même : "le poète est celui qui se recouvre d'huile avant de voir user les masques de survie". Tout un programme, un esprit, une manière de se dévoiler.

Michel Houellebecq Présence humaine Tricatel 2000

Emmanuel Dumesnil