Henri Dikongué

Elégance et raffinement pour ce troisième album du Camerounais Henri Dikongué. Avec N'oublie jamais, cet "Afro-parisien" aborde des univers musicaux aussi variés que la rumba, le flamenco, le reggae ou le classique. Digne héritier des Dibango, Makeba ou Bebey, il réalise un syncrétisme musical peu commun. Le public américain l'a apprécié durant ses deux années de tournées, l'Europe et l'Afrique également. Il lui reste à conquérir un plus large auditoire avec cet album charnière pour sa prometteuse carrière.

Le 'rétro-moderne'

Elégance et raffinement pour ce troisième album du Camerounais Henri Dikongué. Avec N'oublie jamais, cet "Afro-parisien" aborde des univers musicaux aussi variés que la rumba, le flamenco, le reggae ou le classique. Digne héritier des Dibango, Makeba ou Bebey, il réalise un syncrétisme musical peu commun. Le public américain l'a apprécié durant ses deux années de tournées, l'Europe et l'Afrique également. Il lui reste à conquérir un plus large auditoire avec cet album charnière pour sa prometteuse carrière.

Avec ce troisième album, vous connaissez un début de notoriété internationale, mais vous signez toujours chez un producteur indépendant. Pourquoi ?
Jusqu'à présent, je n'ai pas été déçu par leur façon de travailler et de concevoir la musique. Je ne serais pas contre d'avoir une major, mais si c'est juste pour faire du bruit pendant quinze jours, ça ne m'intéresse pas. De plus, ma musique n'est pas toujours comprise par les jeunes. Avec le rap, la dance, ça marcherait mieux. Mais je fais une musique plus intimiste, certains disent "c'est une musique d'une certaine classe", de gens qui ont envie d'écouter la musique calmement à la maison. J'ai donc opté pour Buda Musique et Gilles Fruchaux parce qu'il m'a donné les moyens dont j'ai besoin. Et je ne vois pas l'intérêt de me lancer dans des aventures difficiles à surmonter. Mais si l'occasion se présentait, j'aurais toujours un droit de regard sur certaines choses.

Cette musique intimiste, n'est-ce pas la marque de la musique africaine de cette fin de siècle ?
Non, cette musique a toujours existé, mais elle n'était pas à la mode. Les musiciens africains avaient comme objectif de vendre. Et l'exotisme, c'est la musique qui se danse. Mais il ne faut pas se limiter au soukouss et au makossa. J'ai cherché à ramener les grandes musiques qui m'ont bercé, de Tabu Ley à Manu Dibango, en passant par Francis Bebey, Pierre Akendengue, Miriam Makeba. J'ai voulu faire revivre cette encyclopédie musicale.

Le titre de votre album “N'oublie jamais”, c'est la nostalgie d'un Afro-parisien ?
Cette chanson, ou la manière dont je l'ai chantée, peut évoquer l'immigration dans son ensemble. Cela peut être un immigré turc, polonais qui arrive en Europe ou se retrouve aux Etats-Unis. C'est un titre sur l'immigration, le dépaysement, la nostalgie d'avoir laissé une partie de ses racines et d'en découvrir d'autres. Car lorsque l'on part très jeune, comme ça a été mon cas, on n'oublie pas certaines choses connues dès l'enfance. J'en ai appris d'autres depuis, des bonnes et des mauvaises. Actuellement, je vis entre trois continents - l'Afrique, l'Europe, l'Amérique -, ce qui me permet de concevoir la vie différemment et de choisir ce qui est bon d'un côté ou de l'autre. Grâce à ma musique, j'ai cette chance de découvrir d'autres cultures.

Quelle est la place de la musique africaine aux Etats-Unis ?
Ça dépend de la musique que l'on présente. A un moment donné, la musique africaine était réservée à une certaine élite en Europe. Au départ, on était catalogué. Je suis allé aux Etats-Unis présenter un genre de musique qu'ils ne connaissaient pas. La musique africaine connaît un boom là-bas. Mais si de nombreux artistes africains partent aux Etats-Unis croyant trouver l'Eldorado, ils se trompent. Car les Américains ont tendance à aller au fond de l'histoire, et lorsqu'ils ont appris, on ne peut plus leur mentir. Moi, j'ai choisi de présenter une musique métissée. Certains trouvent qu'elle n'est ni africaine, ni brésilienne ni française, mais plutôt un mélange. On ne la classe plus comme world music. Mais on me considère comme un chanteur de pop music africaine.

N'êtes-vous pas plus proche de la country que de la pop ?
Oui, c'est d'ailleurs pour cette raison que ça marche au Texas et en Californie. Pour eux, ça se rapproche un peu du style de James Taylor, de la country. Mais de la country à ma manière. Ils trouvent un peu bizarre de voir quelqu'un jouer de la guitare avec des mélanges de flamenco, de rumba, de samba, de classique et de musique africaine de mes origines. Je transforme donc tout ça par rapport aux idées que je veux donner, et ça donne moi, ce qui n'est pas toujours facile. Pour qu'un artiste se distingue par rapport aux autres, il faut qu'à la première note de guitare ou au premier son de la voix, le public sache tout de suite que c'est Henri Dikongué, comme on peut le dire de Cabrel ou Goldman. A partir de là on sait que l'on a réussi.

Vous revendiquez votre statut d'artiste camerounais ?
Je suis universel. Ce que je fais est métissé dès le départ par rapport aux instruments, aux musiciens.

Votre album paraît plus sombre que le précédent…
C'est un album qui parle de la société dans son ensemble, avec le clonage, l'hypocrisie, c'est pour ça qu'il n'est pas gai. Il ne faut pas parler que de joie, de beauté. J'ai compris que pour changer les mentalités, il fallait utiliser la musique. Car la musique, c'est comme la littérature quand il s'agit de capter le public. C'est pour ça que je suis musicalement quelqu'un à plusieurs facettes. Dans cet album, j'ai tellement voyagé : du flamenco aux violons de l'Opéra de Paris en passant par la rumba, le classique ou les Antilles, sans faire du zouk. Je redécouvre ma musique après coup. Il me faut du temps pour écouter et apprécier les assemblages que je fais. Je ne me compare pas aux grands chefs cuisiniers, mais ma logique de pensée est la même.

Henri Dikongué N'oublie jamais (Buda Musique) 2000