Tryo

Harmonies vocales et guitares, aux confins de la chanson, du reggae et du sourire de combat : Tryo, en 1998, avec son premier album, Mamagubida, proclamait la renaissance de la chanson engagée dégagée. Ensuite, de scène en scène, Tryo a rassemblé ce public jeune et porteur qui avait déjà couronné Louise Attaque et Matmatah. Aujourd'hui sort le second album de Tryo, Faut qu'ils s'activent, marqué par une relative radicalisation du propos. Ce qui n'est pas du goût de tout le monde.

Et de deux pour Tryo

Harmonies vocales et guitares, aux confins de la chanson, du reggae et du sourire de combat : Tryo, en 1998, avec son premier album, Mamagubida, proclamait la renaissance de la chanson engagée dégagée. Ensuite, de scène en scène, Tryo a rassemblé ce public jeune et porteur qui avait déjà couronné Louise Attaque et Matmatah. Aujourd'hui sort le second album de Tryo, Faut qu'ils s'activent, marqué par une relative radicalisation du propos. Ce qui n'est pas du goût de tout le monde.

La protestation ne paie plus. Du moins dans certains cercles politiquement corrects, qui contestent aujourd'hui à Tryo le droit de contester. Il faut dire que notre quatuor vocal, pour son second disque, n'y va pas de main morte : sur quatorze textes, dix sont des manifestes... Le problème est que l'on peut difficilement faire semblant de le découvrir. Dès le premier disque de Tryo (aujourd'hui vendu à 450.000 exemplaires), il y a deux ans, Christophe Mali, l'un des trois auteurs-chanteurs-guitaristes du groupe, nous prévenait : "Oui, nous avons un message à faire passer. Essentiellement influencé par Renaud... On aime aussi Coluche, Desproges. Nous écrivons des textes sans concessions sur des accords mineurs. Et qui se sifflent sous la douche !".

Car là où Tryo la joue finaude, c'est dans son parti pris musical, impeccable et léger. Entre chanson, reggae et (aujourd'hui) bossa, leurs harmonies vocales et leurs guitares acoustiques enchantent. Mais elles vitupèrent aussi, tranquillement, les salles de spectacle trop chères (Paris), l'économie de marché (Les nouveaux bergers) et - avec un retard bizarre - les boys' bands (La débandade, très dansant - et pour cause)... Sans oublier quelques appels à la révolution (La lumière). Ce qui, bien sûr, n'est plus très à la mode, sauf dans les gangs, de plus en plus alourdis par le fric, du rap de grande consommation...

Loin de cet univers, Tryo parle, en termes quasi psychanalytiques, de la lourdeur des déterminismes dans le comportement humain : éducation, passé, famille (Le petit chose, subtilement accompagné d'un parfum afro-brésilien). Quatre plages plus loin, c'est vrai, nos quatre amis appellent, très classiquement, au vote (Les extrêmes). C'est cette volonté messianique, parce qu'on pourrait la qualifier de candide, qui suffit à crédibiliser la démarche radicale de Tryo. D'autant plus que, en tirant dans tous azimuts, nos acoustic boys retrouvent, simplement, l'esprit du reggae de Bob Marley...

N'oublions pas, aux débuts de l'histoire de Tryo, la Maison des Jeunes et de la Culture de Fresnes, en banlieue sud de Paris. A partir de 1992 s'y retrouvent les musiciens du groupe de fusion M'Panada, avec Manu Eveno et Guizmo, bientôt rejoints par Christophe Mali, comédien et étudiant en philo, et par Daniel Bravo, violoniste classique, percussionniste et chilien.

Le premier concert de Tryo, en 1995 ? Le groupe assure la première partie d'un concert de hard rock à la MJC de Fresnes. Et par où Tryo, devenu groupe à succès, a-t-il commencé sa tournée 2000, le 28 septembre dernier ? Par la MJC des débuts, évidemment... La scène est à l'origine du succès de Tryo. La scène. De 1995 à 1998. Partout : en banlieue parisienne, en Bretagne, "la seule région où existe une culture de proximité : bars, caf'conc'. Et un grand respect des artistes sur le plan de l'accueil...". Fin 97, Tryo autoproduit Mamagubida, son premier album, enregistré en public à Fresnes et en Bretagne, pour un coût défiant toute concurrence : 80.000 francs français... En un an, le groupe autodistribue l'album à 15.000 exemplaires. Après sa signature en décembre 1998 chez Yelen, petit label lié à Sony, Tryo vend, en six mois,120.000 albums de mieux...

Aujourd'hui, Faut qu'ils s'activent suscite dans le microcosme parisien un début de polémique qui cache un peu toutes les qualités d'un album à l'image des individualités qui l'ont produit : fin, souriant, sincère. Et, parfois, naïf.

Quel effet ça fait de se faire traiter de "maladie brune" par le critique musical de Libération ?
Cela nous a semblé un peu gros. Nous, fascistes ? Nous, "peste brune" ? Nous avons trouvé ça dommage. Quelque part, on s'est dit que nous n'avions pas su nous faire comprendre... Qu'il fallait le rencontrer... Et puis, après, ça nous a beaucoup fait rire. Surtout quand le même article nous compare à des rappers millionnaires qui profitent du système qu'ils critiquent...

Vous avez quand même vendu 450.000 exemplaires de Mamagubida, votre premier album...
Oui... Mais une bonne partie de l'argent de Tryo, nous le mettons en commun pour financer des projets, comme par exemple une boîte de production. Nous faisons des prêts à des groupes qui veulent rester indépendants, pour leur permettre d'enregistrer leur disque. Nous avons produit le premier album du groupe La Rue Kétanou, un trio accordéon-deux guitares, qui pratique une fusion très théâtrale, entre Tziganes et Négresses Vertes... Nous croyons beaucoup en eux.

Pourquoi avez-vous ressenti, pour votre second disque, le besoin d'écrire un album encore plus engagé que le premier, au sens "années 70" du terme ?
C'est vrai que sur ce CD nous avons écrit des textes plus virulents, plus militants. Nous pensons vraiment qu'il faut que chacun se réveille pour faire bouger les choses. Nous pensons vraiment que la chanson doit faire passer un message aux gens qui l'écoutent. Même si ça ne s'entend pas, une des influences de Guizmo (NDLR : l'auteur des 2/3 des textes), c'est Bérurier Noir.

J'aurais plutôt pensé à François Béranger...
Nous le connaissons surtout de nom. Ce qu'il y a, c'est que nous avons tous mûri depuis Mamagubida... Ce bout de route a amené des expériences individuelles : se faire jeter d'une boîte, se faire insulter... Tout ce disque est du vécu. Du ras-le-bol vécu. S'il est revendicatif, il n'est pas moraliste pour autant. Nous ne voulons pas donner de leçons. Juste donner à partager les questions qu'on se pose... Mais on peut comprendre l'incompréhension de gens qui se sont appropriés le premier album et ne peuvent pas bien accepter notre évolution...

Comment définiriez-vous cette évolution ?
Elle est surtout musicale... La couleur a pas mal évolué : on entend bien plus, dans ce disque, les percussions. Nous avons introduit l'accordéon, la clarinette... C'est presque plus de la fusion que du reggae. Et puis, la plupart des morceaux, ici, sont nés en studio alors que tous ceux du premier album avaient vu le jour sur scène. Le travail de studio, pour nous, a été comme un travail de laboratoire. Chacun apportait une idée, sans se laisser emporter par la technique. Pour chaque morceau, nous sommes partis de la chanson et de la voix.

On sent l'arrivée d'influences brésiliennes, aussi bien à travers un morceau comme Le Saule qu'à travers les dédicaces à Lenine ou à Gilberto Gil...
Tout ça, c'est un peu la part de Daniel Bravo (NDLR : le percussionniste chilien). Ses influences ont d'abord été les musiques du label Real World et du Brésil... Dans Le petit chose, il apporte le son d'un timbao, caractéristique des musiques traditionnelles du Brésil, qu'on trouve chez Gilberto Gil et chez Caetano Veloso...

Et puis, il y a Paris, joli brûlot musical sur l'économie du spectacle vivant...
(rires) On peut dire ça comme ça ! On peut dire aussi que la culture, à Paris et dans les grandes villes, c'est cher pour les gens. Alors que, quand tu es musicien peu connu, il faut lutter pour se faire payer dans beaucoup de salles... Nous ne jouons pas beaucoup à Paris parce que les places y sont trop chères. Pour notre Olympia, nous avons réussi à faire mettre la place à 125 francs... Comme c'est encore plus que ce que nous avons l'habitude de pratiquer, nous avons allongé le spectacle, invité des tas de gens : Cirque Plume, Thiéfaine... Quand nous disons "Faut qu'ils s'activent", dans ce morceau, ça porte aussi sur nous : toute révolution commence par soi-même. Et il ne faut pas lâcher l'affaire... Ce n'est pas toujours facile...

Propos recueillis par Jean-Claude Demari

Tryo Faut qu'ils s'activent Yelen/Sony 2000