Isabelle Aubret en scène

Pour fêter ses quarante années de carrière, Isabelle Aubret s’est offert une double actualité, et ce n’est pas du gâteau ! La scène de Bobino pendant plus d’un mois, la sortie d’un nouvel album intitulé Le paradis des musiciens, le tout mené d’une main de maîtresse-enfant, l’ensemble habité d’une âme de môme volontaire.

L'éternel retour

Pour fêter ses quarante années de carrière, Isabelle Aubret s’est offert une double actualité, et ce n’est pas du gâteau ! La scène de Bobino pendant plus d’un mois, la sortie d’un nouvel album intitulé Le paradis des musiciens, le tout mené d’une main de maîtresse-enfant, l’ensemble habité d’une âme de môme volontaire.

L’histoire débute en 1961 avec un premier disque, se poursuit l’année suivante avec la victoire de sa chanson Un premier amour au Grand prix de l’Eurovision, se confirme en 1963 avec la première partie de Jacques Brel à l’Olympia. C’est alors que Thérèse Coquerelle se métamorphose en Isabelle Aubret. La jeune bobineuse d’un atelier de filature se transforme en chanteuse.

Aujourd’hui, elle pointe dignement ses 62 ans et son petit minois aux yeux limpides, en vous souriant comme ça, lumineusement, avec une touche d’humilité et de méfiance. Elle commence donc simplement par forcer le respect, parce qu’elle a le courage de bien vieillir. Et que cela n’est jamais très drôle, surtout lorsqu'on est femme, surtout dans ce métier. "Je dois avouer que pour moi ce n’est pas très difficile. D’abord je ne chante pas des chansons qui nécessitent un physique irréprochable et somptueux. J’ai un répertoire où les gens peuvent se retrouver. Ils n’y parviendraient pas si j’étais une star, belle, lisse. Dans mes rides et mes marques du temps, ils retrouvent les leurs. Moi j’aime bien le temps qui passe. J’ai vu Jean Ferrat hier et son beau visage portait les marques du temps. On s’aime encore plus je crois. Ce sont des marques de tendresse."

Oui, parce que la demoiselle a des amis et non des moindres. Jean Ferrat, le complice de toujours, celui qui se déplace pour voir chacun de ses spectacles. Il y a aussi eu Jacques Brel, l’être cher jamais oublié, celui qui lui a offert à vie les droits de La Fanette pour la réconforter un jour de douleur. Rajoutez Aragon et vous aurez les trois personnes à qui elle a consacré un jour sa voix, chacun pour un album entier. Ah ça, la chanteuse a toujours su s’entourer des plus belles chaleurs et des plus grands talents ! Il n’y a qu’à jeter un œil sur la longue liste des noms qui ont écrit ou composé ce dernier album Le paradis des musiciens : Anne Sylvestre, Franck Thomas, Etienne Roda-Gil, Louise Forestier, Daniel Lavoie, Gilles Vigneault, Françoise Mallet-Joris, Marie-Paule Belle... "Ce sont des amis de travail, entre guillemets. Parfois ces personnes écrivent pour moi spontanément, parfois c’est moi qui leur commande un sujet spécifique... l’Enfant de Thaïlande est né comme cela par exemple. A l’époque j’avais envie de parler de l’adoption, j’ai donc téléphoné à Claude Lemesle. Ce que je ne soupçonnais pas, c’est l’ampleur qu’allait prendre cette chanson face au public : c’est véritablement devenu une déclaration d’amour... Puis quelquefois, c’est moi qui craque pour un texte qui n’a pas de destinataire particulier."

Vous n’avez jamais véritablement désiré être votre propre auteur ?
Cela m’a traversé l’esprit mais franchement, je ne suis pas un auteur extraordinaire, cela se saurait ! Il y a des gens pleins de talent pour faire cela et qui ont besoin d’interprètes comme moi. Mon rôle est tellement beau, j’ai l’impression d’être une messagère. En même temps, j’essaie d’y mettre toute ma spontanéité. C’est bien là ma plus grande qualité et mon plus grand défaut d’ailleurs. Je suis terriblement vraie ! Je dis ce que je pense, comme je le pense. Je suis quelqu'un de là, de présent. Alors à travers les chansons, je vais directement dans le vif du mot. Il n’y a jamais de mots gratuits. C’est peut-être pour tout cela que les auteurs me choisissent.

Il n’y a qu’à voir comment elle vit les concerts sur la scène de Bobino pour savoir combien cela est vrai, pour se rendre compte combien la foi et la passion guident ce petit bout de sacrée bonne femme. "Chaque jour est différent ! Si on a eu un bonheur immense dans la journée on le transpose à travers le spectacle. Si au contraire on a eu un grand chagrin, il va nous rendre différent dans l’émotion. Moi, je me connais bien. Parfois, j’ai l’impression que tous les tempos sont trop lents. Ou au contraire, que tout va trop vite, que j’aimerais me poser d’avantage. Cela veut bien dire que c’est en moi que cela se passe. En même temps, il y a un côté magique. Regardez aujourd’hui tout va bien, je trotte, je coure, je suis en forme. Mais hier soir, c’était l’inverse, j’avais mal aux jambes, je n’arrivais pas à marcher convenablement. Je suis donc entrée en scène, douloureuse, différente. Et sitôt le rideau ouvert, tout a disparu ! Il y a quelque part de la magie là-dedans... C’est vraiment un petit miracle."

La dernière fois que vous aviez chanté à Bobino c’était en 1973. C’est la même Isabelle Aubret qui remonte sur cette scène aujourd’hui ?
J’ai évidemment beaucoup changé ! Je me souviens par exemple d’avoir énormément travaillé à cette époque une chanson tirée d’un poème d’Aragon Un jour, un jour. Chaque fois que j’arrivais à la répétition et que je disais "Ah ! Je désespérais de mes frères sauvages, je voyais l’avenir à genoux !", je réalisais que je ne pouvais pas chanter cela. Je n’étais pas prête, je ne pouvais pas. Aujourd’hui je peux, je sais ce que je chante. Je vois le monde, je regarde les êtres, les guerres. De plus je trouve important de le dire, même si c’est douloureux et violent. Alors je n’ai pas oublié 1973 et l’enfant que j’étais face à des mots durs. Mais je suis devenue une femme, qui voit, qui vit, qui subit et qui trouve nécessaire d’en parler.

Il y a donc des choses que vous pouvez chanter aujourd’hui. A l’inverse, est-ce qu’il y en a que vous ne pouvez plus chanter ?
Oui. Je ne me vois pas à 62 ans interpréter Un premier amour ! Il était plus normal qu’à vingt ans, j’ai envie de chanter cela. Mais quelque part il y a encore en moi cette enfant-là qui pense "un premier amour ne s’oublie jamais". Sauf qu’il y a maintenant des choses plus denses, plus fortes, plus généreuses à faire que ces jolies petites chansons, même si je ne les renie pas du tout.

Voilà bien pourquoi le Paradis des comédiens ne comporte pas de véritables bluettes mais sonne plutôt comme un album aux nombreux sujets graves. La rupture, les gens simples, l’immigration, l’expulsion, le chômage, la réalité… Le ton est donné dès la première chanson Je chante, excuse-moi, à travers le texte d’Anne Sylvestre : "Une fois de plus la terre tremble / Les morts on ne peut les compter/ le monde autour de nous ressemble / A un océan démonté / […] / Et moi pendant ce temps je chante / Excuse-moi"... Cela sonne comme un besoin de se justifier, une conscience de la futilité de son métier.

"Je n’ai jamais pensé de l’artistique, quel que soit le choix fait, que c’était un métier inutile. Quand je pense à Sylvie Vartan ou Dave par exemple, je les vois sur scène se battre et se débattre pour des sujets qui, même s’ils ne me passionnent pas forcément, véhiculent une émotion et un bonheur autour d’eux. Il n’y a rien d’inutile, jamais. Claude Lemesle a écrit un jour : "Personne n’est surnuméraire, tout le monde est inespéré." C’est vrai. Pour en revenir plus particulièrement à cette chanson Je chante, excuse-moi, elle est l’exemple d’un coup de foudre de ma part. Je l’avais entendue dans le répertoire d’une femme malheureusement trop méconnue, Francesca Solleville. Je lui ai dit que j’allais lui piquer ce morceau et elle m’a répondu "D’accord Isabelle ! Une chanson ça doit voyager."

Il figure également un titre sur cet album qui ne va pas plaire à tout le monde : Un enfant de cinq ans ferait mieux signée Françoise Mallet-Joris et Marie-Paule Belle. Il s’agit d’une phrase que vous adressez à Dieu en regardant le monde.
Je crois d’abord en l’être humain. Si la grande bataille d’un monde meilleur réussit un jour, cela ne sera pas grâce au bon Dieu mais bel et bien à ceux qui se battent continuellement pour que cela soit mieux. Si je me trompe et que Dieu existe vraiment, le jour où je l’aurai en face de moi je lui dirai "Vous devez être bien malheureux."

Il ne reste qu’un seul mystère lié à Isabelle Aubret : où est donc passée la carrière qu’elle aurait méritée ? Pourquoi Mireille Mathieu et pas elle ? Les seuls coups de projecteurs qui l’auront propulsée à la une des journaux ont toujours eu lieu lors de drames. D’abord un accident de la route en 1963, qui la plonge dans le coma et la cloue sur un lit, définitivement avait-on diagnostiqué à l’époque. Puis en 1982, tous la condamnent une nouvelle fois suite à une chute d’un trapèze volant lors du gala de l’union. Mis à part la narration charognarde des faits et la salutation du courage qui s’en suivit, les médias ont toujours boudé Aubret, n’ont jamais véritablement joué le jeu auprès d’elle.

Le bleu ciel des yeux d’Isabelle se couvre de nuages humides à cette réflexion : "C’est encore le cas aujourd’hui, je me sens totalement abandonnée. Peut-être aurait-il fallu que je sois suffisamment patiente, mieux placée aussi, capable de rencontrer tout le monde. J’ai écrit à beaucoup de gens et j’ai si peu de réponses que cela frôle la mauvaise éducation. Je ne suis pas un chien ! Pourquoi ne m’appelle t’on pas au moins pour dire "Franchement vous êtes très gentille mais cela ne m’intéresse pas !" ? Je peux comprendre si on me dit en face "Je n’aime pas". Heureusement, et c’est miraculeux, le public est présent. Je reçois beaucoup de lettres de gens qui sont scandalisés par la même réflexion que vous vous faisiez si justement, ils se demandent pourquoi ces portes fermées, pourquoi cette radio muette !"

Pensez-vous que cela sera le grand regret de votre vie ?
Non, je n’ai pas envie d’avoir de regret par rapport à cela. Et je n’ai pas envie non plus de me casser la figure cent fois pour que les médias s’intéressent à moi (rires). Ce n’est ni un regret, ni une colère. C’est un chagrin. Et je n’arrive pas à penser que c’est contre moi, il y a donc quelque chose que je ne comprends pas et face auquel je ne peux rien. Je subis.

Tout à fait sincèrement, il est vrai que le répertoire d’Isabelle Aubret a des relents d’hier. Mais pas de ceux qui tintent ringards et attardés. Hier certes, mais dans la cour des grands.

Isabelle Aubret est à Bobino jusqu’au 24 février 2001.