Gainsbourg se raconte

Il y a dix ans, jour pour jour, s’en allait Serge Gainsbourg, l’un des artistes les plus importants de la chanson française. Pour célébrer cet anniversaire, RFI Musique revient sur la carrière du créateur de la Javanaise avec des extraits d’une interview donnée deux ans avant sa mort à son domicile parisien de Saint-Germain-des-Prés. Gainsbourg y avait évoqué les influences littéraires et musicales qui ont marqué l’univers de ses chansons : le jazz, la musique classique, la peinture, la poésie, le reggae, le funk…

Retour sur le parcours de l'artiste, par lui-même.

Il y a dix ans, jour pour jour, s’en allait Serge Gainsbourg, l’un des artistes les plus importants de la chanson française. Pour célébrer cet anniversaire, RFI Musique revient sur la carrière du créateur de la Javanaise avec des extraits d’une interview donnée deux ans avant sa mort à son domicile parisien de Saint-Germain-des-Prés. Gainsbourg y avait évoqué les influences littéraires et musicales qui ont marqué l’univers de ses chansons : le jazz, la musique classique, la peinture, la poésie, le reggae, le funk…

L’histoire commence le 2 avril 1928, la naissance de Lucien (pas encore Serge) Ginsburg. Ses parents, des juifs russes de Crimée, ont fui la révolution et se sont installés à Paris. Passionné par l’art, Joseph, le père, nourrit sa famille en jouant du piano dans les boîtes de nuit. Au milieu de l’appartement familial trône un piano et la TSF.

« J’ai été initié par mon papa à la musique classique. Pour moi, le premier flash c’est la Rhapsody in Blue. J’ai essayé de la jouer, j’en connais certains thèmes qui sont assez abordables sur le plan technique. Avec mes sœurs, on avait un mouchoir que l’on déposait à gauche du clavier parce que l’on savait qu’au finish, on allait se mettre à pleurer. Parce que mon papa disait : « Eh, pourquoi tu fais ça, c’est pas un la bémol, c’est un la majeur ». J’étais bon élève mais il me faisait peur, il avait une grosse voix. Alors je disais : « Mais je ne l’ai pas fait exprès, j’ai accroché, j’ai fait un la bémol ». Mais, c’est ça l’initiation, le piano classique.
Bien sûr, j’adorais Scarlatti, Brahms, Schuman. Mon père me faisait écouter, ce qui s’appelait alors, la TSF, la Télégraphie Sans Fil. Il n’était pas question pour ses enfants d’écouter autre chose que du classique. C’était interdit. »

Dans les années 50, Serge Gainsbourg attend sa chance sans trop y croire. Ayant abandonné l’école des beaux-arts, il délaisse progressivement la peinture et joue de la guitare et du piano dans les cabarets de Paris et de la côte normande. Il s’inscrit à la Sacem et y dépose ses premières chansons en 1954. Il fait alors une rencontre déterminante.

«Après, mon père m’a initié à d’autres disciplines comme le jazz. Là, j’ai donc eu droit aux plus grands maîtres, c’est-à-dire Irving Berlin, Cole Porter et Gershwin. Gershwin, à l’époque on l’a attaqué, on a dit : « Ah, vous avez tout piqué, c’est un mec qui a tout piqué aux Blacks ». C’est dégueulasse de dire une chose pareille. Bien sûr, il s’en est inspiré. Mais, c’était Gershwin.

" J’étais pianiste de bar, je me démerdais pas mal. J’avais du doigté. Il y a des pianistes de bar qui sont des tapeurs, ce sont des nuls. Moi, j’avais la science du pianissimo forte et tout ça venait du cœur. La meilleure initiation, c’était ça. C’était faire les dancings. Je ne sais pas si c’est une lâcheté de ma part d’avoir quitté cet art majeur pour passer à un art mineur, ou peut-être qu’instinctivement, j’avais la prescience de ma destinée. »

En 1958, sort le premier 25cm de Serge Gainsbourg Du chant à la une avec le Poinçonneur des Lilas et un texte de présentation signé Marcel Aymé. Trois autres 25cm seront réalisés jusqu’en 1962, inspirés par le jazz, le roman noir et la poésie. Puis il y aura l’album Confidentiel encore plus jazz et Gainsbourg percussions qui s’ouvre aux rythmes africains et cubains.

« J’étais guitariste et pianiste dans un cabaret rive gauche, intello quoi. Et qui arrive ? Boris Vian. Et moi je m’épuisais complètement avec cet art que je dirais mineur. Boris Vian arrive un soir avec une gueule blême, avec un éclairage en sur-ex, en terme photographique ou de metteur en scène. Quand j’ai entendu Vian chanter, une chose extraordinaire, comme ça, avec un mépris. Non, je ne dirais pas mépris parce que ça n’était pas un méchant, c’était une grande pointure. Je me suis dis : « Merde, il y a peut-être quelque chose à faire là-dedans. C’est intelligent, ça n’est pas un art mineur ». Et là, je me suis mis à écrire. C’est Vian qui m’a motivé.

" Mon premier 25cm, c’était le Poinçonneur des Lilas. Première idée : je descends dans les plans glauques et je vais voir un poinçonneur. Et je lui ai dit : « Monsieur, s’il vous plaît, quels sont vos espoirs après une journée de boulot comme ça ? ». Il m’a dit : « Jeune homme, je veux voir le ciel ». Voilà, c’était la phrase-clé qui m’a amené à écrire le Poinçonneur.

" Quelques années plus tard, Brel a eu une phrase terrible pour moi. Il m’a dit: « Tant que tu ne comprendras pas, que tu n’auras pas la notion de ce que tu es, c’est-à-dire un crooner, tu n’y arriveras pas ». Et la résultante de l’affaire, c’est qu’il avait raison. Parce que les plus belles chansons que j’ai écrites, c’était des chansons de crooner. Par exemple la Javanaise, l’Eau à la bouche, Manon, Dépression au-dessus du jardin. »

Au début des années 60, Serge Gainsbourg est victime de la vague yé-yé qui submerge le pays. Catalogué « chanteur à textes », âgé de 35 ans, il est loin d’être considéré comme un chanteur à succès… Jusqu’au jour où il signe l’ironique Poupée de cire, poupée de son, interprétée par France Gall, chanson qui remporte le prix de l’Eurovision en 1965 à Naples. Gainsbourg abandonne alors la scène, pour quelques années, et se met à écrire pour diverses chanteuses comme Régine, Mireille Darc, et France Gall à nouveau avec les Sucettes.

En 1966, la révolution pop vient de Londres et de la Grande-Bretagne. Gainsbourg y enregistre ses nouveaux titres. C’est le premier tournant de sa carrière et aussi l’occasion d’utiliser le franglais dans ses textes.

« Je voulais le son british, j’en avais marre des Frenchies. C’était plus cool que les Frenchies, un autre look. Je n’aime pas la stagnation. C’est ce qui m’a motivé dans toute ma carrière, je voulais changer de look. C’est ça qui me speedait. Comic Strip, ça a d’abord été fait à Londres avec une Black, comme Ford Mustang. Deux micros live. Elle était forte la petite Black sur Ford Mustang.»

Le 3 octobre 1967, Serge Gainsbourg déjeune avec l’actrice Brigitte Bardot pour élaborer un projet d’émission de télévision. Sous le charme, il lui propose de lui écrire des chansons, ce qui l’amène, entre autres, à l écriture du sulfureux Je t’aime… moi non plus, inspiré d’une boutade de Salvador Dali.

« Je pense que c’est la première chanson hard que l’on ait jamais écrite dans l’histoire de cet art mineur. J’habitais, à l’époque, à la Cité internationale des arts, qui existe toujours. Je dînais avec Brigitte et sciemment, je me pète la gueule. Elle m’appelle le lendemain, elle me dit : « Pourquoi tu t’es pété la gueule comme ça ? ». Et moi, silence, du genre « J’étais subjugué par ta beauté ». Elle me dit ceci : « Ecris-moi la plus belle chanson d’amour que tu puisses imaginer ». Dans la nuit, j’ai écrit Je t’aime moi non plus et Bonnie and Clyde. Dans la nuit. Alors on l’a enregistrée dans des conditions terrifiantes, dans une tension de passion. Main dans la main avec deux micros.

» Là-dessus, qui arrive ? La petite British. La petite Jane. La petite Jane, je lui fais écouter ça, elle trouve ça pas dégueulasse. Je vais à Londres, je ne dis rien à la maison de disques. J’ai dit : « J’ai fait un single avec la petite Anglaise, elle s’appelle Jane B ». On enregistre et les techniciens arrivent, ils disent : « That’s a hit, man ». Je reviens à Paris et je dis : « Je voudrais voir le big boss ». Je bouscule tout le monde. Il écoute. La version Brigitte, c’était la femme superbe, chorus symphonique, tous les plumiers. Plumiers, se sont les violons. L’enregistrement avec Brigitte est assez beau. Simplement, nous sommes en do majeur et Jane a pris l’octave au-dessus. Ça veut dire que c’est devenu une petite nymphette, une petite Lolita. Le boss me dit : « Vous, en tant qu’auteur, vous risquez la taule. Moi, en tant qu’éditeur, je risque la taule. Alors, pour un 45 ça ne vaut pas le coup. Vous retournez à Londres et vous me faites un 30cm. » (rires).

En janvier 1971, se termine l’enregistrement de Melody Nelson un album concept de sept plages, joué par un orchestre rock et un orchestre symphonique, arrangé par Jean-Claude Vannier. Centré sur le thème de la nymphette, il est considéré comme l’un des meilleurs albums de Gainsbourg et reçoit un excellent accueil. Il a d’ailleurs été maintes fois échantillonné par la suite, par MC Solaar par exemple.

« Le scénar de Melody Nelson ? Je pourrais dire que c’est La Vénus au miroir du Titien. Il a mis en scène La Vénus au miroir, on lui voit son cul mais on ne voit pas sa gueule. Et, on lui voit sa gueule parce qu’elle tient un miroir. Ça c’est un grand chef opérateur et un grand metteur en scène qui a fait cela. Donc, c’était Lolita. Je cherchais la Lolita de mes instincts, je ne dirais pas physiques, mais fantasmagoriques, instinctuels. La petite Lolita qui sait finaliser dans l’amour, dans sa beauté, dans sa jeunesse. Je fais s’éteindre Melody dans un crash d’avion. Melody, où es-tu Melody ?»

En 1979, Gainsbourg et son producteur Philippe Lerichomme concrétisent leur envie de réaliser un album entièrement reggae et s’envolent pour Kingston où ils retrouvent les choristes de Bob Marley ainsi que la section rythmique composée de Sly Dumbar à la batterie et de Robbie Shakespeare à la basse. Au programme, jeux rythmiques entre les temps inversés du reggae et la prosodie de Gainsbourg. Gros succès commercial, l’album fera aussi scandale à cause de la reprise de la Marseillaise, Aux armes et caetera. A partir de là, Serge Gainsbourg devient immensément populaire et reconnu par le jeune public. Il retrouve la scène et cède souvent la place à Gainsbarre, personnage provocateur et médiatique.

« Là, je trouve le plus grand. J’ai trouvé Robbie Shakespeare, Sly Dumbar, Sticky, la femme de Marley, Rita Marley. D’abord, les rapports étaient très durs. C’était un petit White, un petit Frenchy. Mais, quand j’ai posé mes deux mains sur les claviers, ils se sont dits : « Attention, ça n’est pas un rigolo. C’est un professionnel ». Ils m’ont admis.

» Ma gloire quelque part me détruit, détruit mon âme, mon conscient et mon subconscient. Le mec est le showman et c’est le showman qui va m’avoir. Je ne pense pas que j’aurai, je crois, assez de conscience pour ne pas me faire bouffer par moi-même. C’est un métier extrêmement cruel dans le sens qu’il faut livrer son âme. Si on ne la livre pas, on est un faux cul et on ne tient pas la route, voilà. Donc, il faut beaucoup de sincérité, ce qui coûte très, très cher. »

Extraits d'une interview enregistrée en décembre 1989 au domicile de Serge Gainsbourg par Patrick Chompré et Jean-Luc Leray pour France Culture, issue des archives de l'INA.