MISTINGUETT À L'OPÉRA

Paris, le 5 mars 2001 - Depuis le 1er mars, la plus gouailleuse des meneuses de revue qu'ait connues Paris est de retour sur la scène de l'Opéra comique, au cœur d'une ville qui l'a adulée entre les deux guerres. Le metteur en scène Jérôme Savary, nouveau patron des lieux, nous retrace la dernière revue de Jeanne Bourgeois alias Mistinguett, réincarnée par une star de Broadway, française de surcroît, Liliane Montevecchi. Il nous raconte son amour pour cet âge d'or du théâtre musical et ses réserves sur les dernières créations du genre.

Jérôme Savary fait renaître la diva des années 30

Paris, le 5 mars 2001 - Depuis le 1er mars, la plus gouailleuse des meneuses de revue qu'ait connues Paris est de retour sur la scène de l'Opéra comique, au cœur d'une ville qui l'a adulée entre les deux guerres. Le metteur en scène Jérôme Savary, nouveau patron des lieux, nous retrace la dernière revue de Jeanne Bourgeois alias Mistinguett, réincarnée par une star de Broadway, française de surcroît, Liliane Montevecchi. Il nous raconte son amour pour cet âge d'or du théâtre musical et ses réserves sur les dernières créations du genre.

Ballets et paillettes, humour et amour, un zeste d'émotion et bien sûr, des chansons, beaucoup de chansons, presque toutes d'époque, les ingrédients de la revue mais aussi du théâtre de boulevard sont réunis pour cette création évocatrice d'une ère brillante mais révolue. La troupe, qui marie vétérans du genre (Montevecchi, Jean-Marc Thibault et l'époustouflante Ginette Garcin) et jeunes premiers en fleur (Antonin Maurel, Nina Savary), fait revivre les coulisses du Casino de Paris, temple musical, parmi d'autres, de la folle vie parisienne de l'entre-deux-guerres. Une histoire menée par des personnages entre fiction et réalité : la star sur le déclin, sa gouvernante à la franchise savoureuse, un patron de théâtre angoissé, une jeunette faussement naïve, un jeunot un peu frimeur.

Plumes d'autruches ou comique troupier, tout y est, rien ne manque, mais… un regret pointe… Où est donc la signature d'un Savary, ce sceau si singulier d'un maître en décalages inspirés et savants anachronismes qui, il y a encore quelques mois, transportait l'action de La Périchole d'Offenbach dans une dictature d'opérette latino-américaine ! L'aspect biographique de Mistinguett a peut-être entravé l'imaginaire iconoclaste de ce tendre amoureux du théâtre musical. Attention, ne vous assagissez pas trop m'sieur Savary !

Dans son petit bureau de l'Opéra comique, sous les affiches des spectacles de sa légendaire troupe, le Grand Magic Circus, - dont de nombreux membres, comédiens et techniciens, travaillent sur Mistinguett - Jérôme Savary conte et se raconte entre deux répétitions, accablé d'une fatigue qui n'atteint cependant pas son verbe chaleureux :

Qu'est-ce qui vous a mené vers Mistinguett ? Je crois que je suis un historien de la comédie musicale. J'aime les comédies musicales qui racontent des histoires, si possibles pas trop bêtes, et qui s'insèrent dans un moment dramatique de la société, de l'Histoire. De Noël au front, un soir de Noël à Verdun, avec le Magic Circus à Y'a d'la joie, Trenet, les congés payés et l'après-guerre de 39-45 en passant par Cabaret, les années 30, la montée du nazisme à Berlin, Zazou, la chanson pendant l'Occupation, Ray Ventura, et aujourd'hui Mistinguett, j'aimerais un jour faire une anthologie de la comédie musicale.

Mais le personnage de Mistinguett est en soi passionnant ? Mistinguett, c'est un personnage formidable. Elle est née en 1864 et dansait encore le be-bop et le rock acrobatique en 53 à l'ABC. Elle avait 78 ans, vous vous rendez compte ? Elle a commencé très jeune, mais elle est devenue une star à environ 45 ans comme souvent chez les meneuses de revue à qui on demande d'être solide, d'avoir un bagage, d'être déjà populaire, d'avoir une grande technique pour porter toutes ces plumes et des costumes absolument extravagants. C'est une femme à travers qui on a voulu raconter le début du déclin du théâtre de revue. Il ne faut pas oublier que la France avec Offenbach était le berceau du genre. Ça a commencé avec l'opérette qui s'est transformée en revue. C'était entre le cirque et la comédie musicale d'aujourd'hui. Il y avait à Paris une vingtaine de théâtres qui donnaient ces spectacles et environ une nouvelle revue tous les quinze jours. Elles coûtaient souvent de véritables fortunes mais il y avait un vaste public pour aller s'exciter devant les jolies filles dénudées et voir leurs vedettes favorites. Quelqu'un comme Jean Gabin a commencé dans la revue, Fernandel aussi ou même Jean-Marc Thibault qui joue dans Mistinguett.

Vous avez aussi été séduit par son tempérament ? Oui. Ce qui m'intéressait, c'était cette femme d'un certain âge qui finit par se faire chiper ses chéris par des jeunesses mais qui continue à éblouir et à être époustouflante. Dans le spectacle, situé dans les années 30, elle a déjà 55 ans et on raconte une femme qui se bat. C'était une tueuse. A un moment, elle passe en revue les danseuses "Trop jeune ! Trop belle !" Elle éliminait toute rivale. Elle n'aimait pas qu'il y ait des filles trop grandes autour d'elle. Et à travers le combat de cette femme et les années qui passent, il y a aussi la mort d'un style. La disparition des théâtres de revues les uns après les autres, l'Alhambra en 50 et Mogador, puis le Châtelet comme théâtre d'opérette dans les années 60. Puis tous ces théâtres des boulevards.

L'époque que vous décrivez, était-elle l'âge d'or de la revue ? C'était la fin. Parce qu'avec l'arrivée du cinéma parlant, la plupart de ces petits théâtres se sont transformés en cinéma même s'ils continuaient les attractions entre les films. Ce style est vraiment mort avec la guerre. Il restait les Folies Bergères dans les années 50/60, avec le chorégraphe Gyarmathy, puis la directrice Hélène Martini aujourd'hui qui est une fervente adepte de la revue même s'il n'y en a plus aux Folies. A Paris, il ne reste plus que des revues genre Lido, Moulin Rouge qui sont des spectacles de qualité mais qui ne sont plus dédiés qu'au tourisme. Le ressort est cassé.

Toutes les chansons du spectacle sont tirées du répertoire d'époque ? Presque toutes oui. En cherchant les chansons de Mistinguett avec Franklin le Naour, mon co-auteur, très érudit sur les chansons de l'époque, on s'est aperçu que ce sont des textes d'une extraordinaire liberté. Il y a par exemple dans Mistinguett, une chanson à la gloire de l'opium. Aujourd'hui, il n'y a que les rappeurs extrêmes qui font des raps à la gloire de la drogue. Dans les années 30, ça se chantait. Les revues étaient souvent presque entièrement nues. C'était assez osé, assez gonflé. Le music-hall était un véritable espace de liberté dans une société qui était déjà assez folle mais cependant assez figée encore avec des préceptes moraux puissants. La revue, c'était vraiment l'endroit où l'on allait s'encanailler. C'est toujours ma quête de l'Histoire, du contexte historique.

Auriez-vous aimé travailler avec Mistinguett ? Je ne sais pas parce que c'était une peau de vache. Elle décidait de tout, des costumes, des partenaires et comme je suis un metteur en scène assez dirigiste, ce n'est pas comme ça qu'il faut poser la question mais "Aurait-elle aimé travailler avec moi ?" Je pense que oui parce que les gens qui ont gardé le goût du music-hall demandent de travailler avec moi. D'ailleurs dans la distribution, il y a Lilianne Montevecchi, une star de Broadway, Ginette Garcin, qui a beaucoup chanté dans des opérettes ou Jean-Marc Thibault. Je suis un des rares metteurs en scène français à avoir une vraie passion et une vraie tendresse pour ce genre. D'autres le pratiquent mais à part peut-être Alfredo Arias, je connais peu de gens en France qui aient tant de passion pour ce théâtre-là.

Parlez-nous de Lilianne Montevecchi. Je ne vous donnerai pas son âge mais c'est une femme qui fait encore sa barre, elle lève la jambe comme une jeune fille. C'est une femme qui a eu un parcours très intéressant. Elle a appris la danse pendant la guerre. Très vite, elle est partie aux Etats-Unis, a tourné avec Presley, Brando. Elle a été une grande meneuse de revue en France puis a triomphé à Broadway dans Nine pour lequel, elle a eu un Tony Award. Elle correspond tout à fait au personnage. Elle est excitante et très professionnelle.

Avez-vous déjà monté des spectacles sans musique ? Jamais ! A la limite, c'est quelque chose qu'on me reproche. Il y a deux choses qui ne sont soi-disant pas sérieuses quand on veut faire carrière au théâtre : c'est le théâtre comique et le théâtre musical. Mais, je n'ai jamais pu monter un spectacle sans musique. Quand je montais Shakespeare, il y avait toujours un groupe de musiciens. Quand c'était Dommage qu'elle soit une putain de Giffri, j'avais un groupe de polyphonie corse. Dans Le Bourgeois gentilhomme, il y avait un ensemble de huit musiciens. Je suis un homme de théâtre qui considère que c'est art total où tout doit se mêler. Je ne m'intéresse pas au théâtre qui est totalement asservi au mot, à la littérature. Chez moi, on dit aussi les mots par le ballet, par la pantomime, par le cirque et les effets. C'est très actuel parce que les jeunes de 30/35 ans ont été élevés par la télévision qui les a habitués à ce qu'on leur dise les choses avec des images et de la musique. Si on joue Roméo et Juliette, un jeune risque de s'ennuyer mais dès qu'on lui chante et qu'on lui danse, il comprend. C'est dommage pour la littérature mais c'est bon pour mon métier.

Pensez-vous que ce que vous faites est cousin des comédies musicales qui sont montées ces temps-ci à Paris, Roméo et Juliette, les Dix Commandements… ? On va dans la même direction mais on n'utilise pas les mêmes méthodes. Je ne méprise pas les comédies musicales à grand budget qui se jouent en ce moment, elles sont faites par des copains. Mais ce n'est pas le même métier. La plupart d'entre elles aujourd'hui, ce sont des produits dérivés de disques qui se sont vendus à des centaines de milliers d'exemplaires, voire des millions. Les gens viennent donc au spectacle pour écouter le disque en image, pour voir un vidéo-clip vivant. J'appelle ça des comédies musicales karaoké. Ce que je regrette c'est que la plupart de ces comédies musicales sont montées sans orchestre, sur bande. Et même parfois, certains passages sont chantés en play-back. Aux Etats-Unis ou en Angleterre, c'est interdit. Je ne comprends pas que ce soit autorisé en France. Le problème c'est que le public veut le son du CD. Chez moi, le spectacle est le produit de base. S'il y a un disque, tant mieux. Mais je suis un homme de théâtre, pas un industriel. De plus, j'ai une tendresse profonde pour les musiciens de variété, ceux qui savent tout jouer sans être forcément à leur place dans une formation classique, mais c'est une profession sinistrée. C'est la raison pour laquelle je travaille avec Gérard Daguerre, un grand pianiste, l'accompagnateur de Barbara pendant dix-sept ans, et autour de lui, le POCO, le Paris Opera Comical Orchestra qui est formé de musiciens de haut niveau comme Roland Romanelli à l'accordéon ou Marcel Azzola, accompagnateur de Brel.

Selon vous, est-ce un mythe ou une réalité d'affirmer que l'on ne trouve pas d'artistes polyvalents, chanteurs-acteurs-danseurs, en France ? Il est très difficile d'en trouver parce qu'il n'y a pas de marché ni d'écoles. En Angleterre, il y a le West End avec des comédies musicales qui se jouent à l'année donc il y a des écoles. Ici, il faut les former. C'est ce que j'ai toujours fait en prenant des gens qui savaient déjà faire quelque chose. Je les ai complétés d'une certaine façon. Je fais encore ça aujourd'hui avec des gens comme Antonin Maurel qui chante, danse et est aussi clown ou ma fille Nina qui dès huit ans, a fait de la danse et du chant. Il y a eu des écoles mais sans débouchés, ça ne sert à rien. J'aimerais cependant monter une école, c'est un projet de faire ça ici, à l'Opéra comique.

Aimeriez-vous développer des connexions avec des chanteurs de variété ? Oui, parce que certains chanteurs sont très théâtraux comme Aznavour. On pourrait très bien monter une comédie musicale sur ses chansons comme je l'ai fait avec Trenet. Serge Hureau va monter un projet sur lui. Je ne parle pas de Brel ou Barbara. Sur Piaf, ça a déjà été fait. Moi, je songe à quelque chose sur Marguerite Monnot, compositeur, entre autres, de la Vie en rose.

Quelques jours après cette entrevue, disparaissait Charles Trenet. Dans son spectacle Y'a d'la joie, créé en 1996, Jérôme Savary a travaillé de très près sur le répertoire de l'artiste disparu. Voici ce qu'il écrivait dans le programme du spectacle :

"Il y a toujours deux ou trois lectures d'une chanson de Trenet. La première est évidente, raconte une histoire qui va son bonhomme de chemin, au fil des couplets, et c'est en cela que Trenet est un grand poète populaire. La deuxième, à mesure qu'on cisèle les phrases, est plus complexe. Charles est vraiment un chanteur fou, il adore déraper sur les mots, aller vers l'absurde, le loufoque, l'écriture automatique à la manière des poètes surréalistes. La troisième lecture, elle, est coquine. Car Trenet est un coquin. Chacune de ses chansons parle d'amour. Mais l'amour y est souvent caché, comme un leurre, au milieu des mots, et il faut aller le débusquer. Charles est mélancolique. Certaines de ses chansons, à mesure qu'on les chante, nous font monter des bouffées de tristesse. Mais c'est une mélancolie délicate, pudique, qui, elle aussi, se cache souvent dans des couplets joyeux. Charles enfin est un jazzman. Un des premiers, avec Ventura, Fred Adison ou Mireille, il a écrit en français des chansons qui swinguent. En fait, Trenet porte en lui les deux grands apports culturels de ce siècle : le jazz, dont toute la musique populaire d'aujourd'hui découle et le surréalisme, qui a envahi notre vie quotidienne à travers la publicité, les médias, le langage..."

Catherine Pouplain

Mistinguett, jusqu'au 28 avril. l'Opéra comique en ligne