Jean-Louis Murat et Isabelle Huppert

Disque complètement à l’écart du reste de la production de Jean-Louis Murat, Madame Deshoulières plonge dans le XVIIe des Précieuses : textes d’une poésie d’une invention et d’une liberté étonnantes, instruments baroques mêlés aux guitares actuelles, et surtout l’accord des voix de Murat et de l’actrice Isabelle Huppert, qui incarne avec une grâce, un charme et une intelligence immenses cette Antoinette Deshoulières que notre siècle a oubliée et qui fut un des plus beaux esprits de son temps.

Pour l’amour d’une Précieuse

Disque complètement à l’écart du reste de la production de Jean-Louis Murat, Madame Deshoulières plonge dans le XVIIe des Précieuses : textes d’une poésie d’une invention et d’une liberté étonnantes, instruments baroques mêlés aux guitares actuelles, et surtout l’accord des voix de Murat et de l’actrice Isabelle Huppert, qui incarne avec une grâce, un charme et une intelligence immenses cette Antoinette Deshoulières que notre siècle a oubliée et qui fut un des plus beaux esprits de son temps.

RFI Musique: Comment avez-vous rencontré Antoinette Deshoulières ?
Jean-Louis Murat : Ça a été un pur hasard. Aux puces à Clermont-Ferrand, j’ai trouvé deux petits livres de ses écrits, édités en 1745 à Bruxelles. Petit à petit, ça m’a plu et j’en ai mis en musique, sans rien savoir d’elle. Puis, avec ma copine, j’ai commencé des recherches sur Mme Deshoulières et j’ai découvert une femme admirable et oubliée. Le dernier à en avoir parlé, c’est Sainte-Beuve, qui a écrit cinq lignes sur elle. Le mouvement précieux a été tellement déconsidéré par les mecs qu’elle est complètement oubliée.

RFI Musique: Le choix des textes a-t-il été facile ? 
Jean-Louis Murat : Oui. Ce n’était pas à l’origine une poésie destinée à être publiée. C’est sa fille qui, après sa mort, a rassemblé ses œuvres en demandant ses lettres ou ses chansons à droite et à gauche. Pourtant, elle faisait partie de ces cent cinquante Précieuses qui ont contribué à faire naître la condition d’écrivain. Pendant quelques années, elles établissent la République des lettres et prennent quasiment le pouvoir culturel. Après, il y a eu un mouvement des mecs, derrière Louis XIV, qui a tout resserré.

Quand elle vit à Bruxelles, à seize ou dix-sept ans, son salon est un des plus brillants d’Europe. A Paris, à vingt ans, elle reçoit La Fontaine, La Rochefoucault, Couperin, Mlle de Scudéry, Mme de la Fayette ou Corneille dans son salon. Elle chante, elle improvise des poèmes, elle joue du luth, elle est très amie des philosophes, elle anime une conversation brillante. Elle est du parti des Modernes contre les Anciens : au grec et au latin, elle préfère faire avancer les idées et les formes, regarder devant et ne pas laisser se figer les choses.

Pendant quelques années, cent cinquante femmes tiennent le pouvoir culturel : c’est dans leurs salons que se fixe la langue française, chez elles que se prépare la création de l’Académie française... C’est chez elles que se fait le premier travail de recherche sur la langue, qui va donner les premiers dictionnaires, les premières grammaires du français. Elles débaptisent les choses, elles créent des néologismes, des métaphores, elles essaient d’exprimer la réalité différemment, pour essayer de lui donner plus d’intensité. On sort des guerres de religion et les Précieuses disent qu’il faut restaurer la pudeur, l’élégance, l’intelligence, la culture... Les mecs sont tellement brutaux, le destin des femmes tellement effroyable qu’elles demandent le droit au divorce, le droit de contrôler les maternités. Et elles demandent un nouveau comportement, qui commence par la propreté, par le simple fait de se laver. Puis Louis XIV pose comme principe que la parole est mâle. Les mecs reprennent le pouvoir, elles sont exclues de l’Académie, Molière écrit Les Précieuses ridicules... Tout s’arrête. On invente le personnage de l’Eusses-tu-cru et pendant quelques années c’est la gravure que l’on voit partout : un mec qui redresse à coups de marteau sur la tête les idées des femmes. Après, il faudra attendre Colette ou Simone de Beauvoir pour qu’une telle liberté, un tel pouvoir revienne aux femmes.

RFI Musique: En même temps, cette Madame Deshoulières, si elle parle beaucoup de l’amour, le célèbre avec une certaine méfiance...
Jean-Louis Murat : Les femmes d’aujourd’hui ne peuvent pas comprendre ça. A l’époque, une aventure sexuelle, même minime, ruinait la réputation d’une femme. L’amour compris comme un embrasement, dans la réalité du XVIIe siècle, se paye au prix fort : une faiblesse et c’est le couvent ! Alors, les Précieuses essaient de mettre plus de spiritualité dans la démarche amoureuse. Elles sont troublées, elle hésitent. Et ce que je trouve très émouvant, c’est cette agitation de l’esprit chez ces cent cinquante femmes, enfermées par leur époque dans un espace clos avec très peu d’issues pour en sortir. Pour elles, la liberté consiste à avoir le plus grand nombre de mots et d’expressions possible. La réaction du pouvoir royal, ce sera de fixer la langue par le dictionnaire de l’Académie : puisqu’on cherche moins de mots nouveaux, il y a moins de liberté.

RFI Musique: Et pourquoi n’avoir pas écrit un livre sur Madame Deshoulières, plutôt que des chansons.
Jean-Louis Murat : Ce n’est pas mon job. Ce que je sais faire, c’est écrire des chansons. Mais Madame Deshoulières n’est pas vraiment un disque, c’est une parenthèse, un passe-temps. D’ailleurs, ce disque n’est pas compris dans mon contrat chez Virgin.

Jean-Louis Murat et Isabelle Huppert Madame Deshoulières (Virgin France/Labels) 2001