Jacky Terrasson à Paris

Il y a quelques semaines, nous avons rencontré le jazzman français Jacky Terrasson dans les locaux du label Blue Note à New York pour évoquer son dernier disque, A Paris, soit quatorze reprises de standards de la chanson française. Entretien avec un musicien entre deux cultures, en concert le 1er juin à Paris à l'Auditorium St Germain.

"La France me manque !"

Il y a quelques semaines, nous avons rencontré le jazzman français Jacky Terrasson dans les locaux du label Blue Note à New York pour évoquer son dernier disque, A Paris, soit quatorze reprises de standards de la chanson française. Entretien avec un musicien entre deux cultures, en concert le 1er juin à Paris à l'Auditorium St Germain.

Né à Berlin d’un père français et d’une mère américaine, ce jeune pianiste a accompagné bon nombre d’artistes comme Dee Dee Bridgewater ou Barney Wilen. Dix ans après avoir quitté la France pour les Etats-Unis, il sait faire la part des choses et s’attache à reconnaître que si New York est la Mecque de la musique, la France de son enfance lui manque terriblement. En toute simplicité et avec la générosité qu’on lui connaît, Jacky parle de lui, des autres et de ce nouvel album.

Y a-t-il eu un piano ou un pianiste dans la petite enfance de Jacky Terrasson ou êtes-vous tombés dans une potion magique quelconque?
C’est vrai, il y a toujours eu un piano à la maison car mon père était pianiste et je me souviens que tous les week-end, il jouait des sonates de Mozart, de Beethoven ou de Chopin. Comme tout le monde s’affirmait à dire que j’étais doué, j’ai commencé à l’âge de cinq ans par des cours plus ou moins imposés…
J’ai plutôt été baigné dans un milieu classique, mais pour moi, l’important, c’était l’instrument plus que l’esprit musical. Mon père était très strict, il demandait tous les jours à ma mère si j’avais fait mes gammes (soupir). Aujourd’hui, je le remercie !
A l’époque, ce qui me chagrinait le plus, c’est que mes cours étaient le mercredi, jour où tous mes copains allaient jouer au foot. Socialement, je ne trouvais pas cela très drôle. C’est avec Jeff Gardner, un pianiste américain qui s’était expatrié à Paris que j’ai pris mes premiers cours de jazz. Il avait un autre élève dont le père, Francis Baudras, a été par la suite, quelqu’un de très important dans ma vie. J’étais un peu son fils spirituel et il était mon mentor. Il m’a fait découvrir des disques, des musiciens, des musiques…

Comment se passe la transition d’une éducation classique à une totale dévotion pour le jazz ?
J’étais jeune, pour moi, tout était de la musique, je ne faisais pas de différence. Le classique était quelque chose qui m’était enseigné, le jazz quelque chose que j’aimais écouter en disque. Je prenais plaisir à les écouter et ensuite à repiquer les solos de piano des uns et des autres. Je jouais avec la musique. C’est seulement quand j’ai commencé à écouter sérieusement les disques de jazz que j’ai aimé cette musique. Je me disais «Mais comment font-ils ?». Très vite, j’ai essayé d’improviser et de ne pas lire ce qui était écrit. L’apprentissage du classique, croyez-moi, c’est assez laborieux. Pour moi, tout était matière à l’improvisation sur un blues, un boogie, sur n’importe quoi !

Vous sentez-vous américain à Paris et français à New York ?
Non, je me sens américain quand je suis ici et français lorsque je suis à Paris. J’ai véritablement un pied dans chaque pays.

Est-ce que la France vous manque ?
Sa qualité de vie me manque, son rythme de vie, mes amis, mon enfance. Je pense souvent à ces lieux que l’on essaie en vain d’imiter ici sans jamais vraiment y arriver. J’adore sortir et passer deux heures avec des copains à refaire le monde. Ici, ça n’arrive jamais. Ce n’est pas la même chose. Les relations entre les gens sont différentes, superficielles. Les gens prennent le temps de vivre en France, ils sont bien moins stressés… De plus, je suis un fin gourmet, et c’est toujours sympa de pouvoir sortir avec des amis et de pouvoir les inviter sans se ruiner. Même si l’on mange très bien à New York, c’est tout de même beaucoup plus cher. Voilà, ce sont toutes ces petites choses qui me manquent. Parler français me manque énormément… J’aime la France. J’aime Paris !

Votre dernier disque s’appelle A Paris, était-ce une façon de combler ce manque… ?
Non, car cela fait dix ans que je pense à ce disque. Ce qu’il y a de génial, c’est que les autres musiciens américains avec lesquels j'ai enregistré n’avaient aucun à priori et cela m’a permis de donner une autre couleur à ces morceaux. Je suis assez content du résultat et surtout d’avoir mis un terme à une idée qui germait dans ma tête depuis déjà longtemps. Sur ce disque, j’interprète également la Marseillaise et je voudrais préciser à ceux qui se méprendraient, que ce choix a été purement mélodique et en aucun cas patriotique. Je trouve la mélodie superbe même si, comme bien des gens, je considère les paroles relativement dures.

Est-ce que vous êtes considéré comme un artiste français ou américain ?
Alors ça, c’est un grand mystère. En France dans les magasins, j’ai remarqué que mes disques étaient rangés dans le jazz français. Moi, j’aimerais qu’il y ait un bac pour les musiciens franco-américains (rires).

Pour Jacky Terrasson, c’est quoi le jazz ?
C’est une manière de vivre. Ce n’est pas seulement une musique, c’est un style de vie qui doit correspondre au présent. Je ne sais pas pourquoi, mais j’attache toujours une idée d’honnêteté au jazz, peut-être parce que c’est une forme d’art. Quand tu vas dans un club entendre un musicien que tu aimes le mardi soir et que tu y retournes le mercredi ou le jeudi, l’émotion ne sera jamais la même et pour moi, c’est une des valeurs les plus riches de cette musique.

Reste t-on un musicien de jazz toute sa vie ?
Quand on aime le jazz, oui. C’est la musique qui me fait vivre et me transporte j’espère pouvoir l’aimer encore pendant de longues années.

Jacky Terrason A Paris (Blue Note/EMI) 2001