L'Afrique en scène à Angoulême

Paris, le 7 juin 2001- Au nord d'Angoulême, là où la Charente fait un coude large et majestueux se trouve l'île Bourgines qui porte un parc du même nom. Le temps du long week end de la Pentecôte, c'est devenu le village planétaire de la musique africaine et de ses dérivés joués par près de trente groupes venant de plus de quinze pays à Angoulême, chef-lieu de la Charente, dans l'Ouest de la France.

Retour sur un festival incontournable

Paris, le 7 juin 2001- Au nord d'Angoulême, là où la Charente fait un coude large et majestueux se trouve l'île Bourgines qui porte un parc du même nom. Le temps du long week end de la Pentecôte, c'est devenu le village planétaire de la musique africaine et de ses dérivés joués par près de trente groupes venant de plus de quinze pays à Angoulême, chef-lieu de la Charente, dans l'Ouest de la France.

La moitié de la programmation revient à l'Afrique francophone des archi-vus et infatigables Tambours du Burundi à la découverte malgache Rajery, en passant par quelques habitués tels les rappeurs dakarois de Positive Black Soul, le guitariste malgache D'Gary ou le saxophoniste guinéen Momo Wandel.
Malgré quatre doigts manquants à une main, Rajery joue admirablement de la valiha, la harpe de Madagascar, pour accompagner son chant puissant, captivant un nombreux public malgré les agréments des restaurants du monde, des bars exotiques et des stands de produits africains qui font une bonne partie de l'attraction du festival.
Il faut dire aussi que les festivités ont démarré sous un soleil radieux mais qui n'a peut-être pas effleuré le visage de Lagbadja, qui veut dire « personne », « n'importe qui », en yoruba. L'homme chante le visage caché par d'invraisemblables masques tout en jouant étonnamment du saxophone. Accompagné par un orchestre d'une dizaine de membres qui jouent comme vingt musiciens quand les talkin' drums crépitent tel un feu d'artifice, Lagbadja est actuellement la première star du Nigeria. Il vient pour la première fois en France où son mélange détonnant de highlife, funk et afro-beat a encore fait sensation.

Autre inventeur, le Malien Néba Solo a ajouté au balafon traditionnel une lame assortie d'une gosse calebasse, la balamba, qui donne au plus africain des instruments une note basse impressionnante. « Au Mali, les Sénoufos ont la réputation de parler peu mais d'agir. L'invention de la balamba a relancé le commerce du balafon. On en joue dans les bars et boîtes de nuit mais pas avec des instruments électriques », dit Néba Solo (diminutif de Souleymane). Cette réinvention dans la tradition produit quelque chose de grave et d' euphorisant.

Lekgoa semble comblé parce qu'il fait plus chaud que chez lui à Johannesburg où l'automne touche à sa fin. Le jeune chanteur sud-africain n'en revient surtout pas de voir la presse européenne s'intéresser tant à lui. Legkoa est effectivement la grande curiosité de cette 26ème édition des Musiques Métisses.
Lekgoa chante en sotho, une des onze langues officielles d'Afrique du Sud, des histoires d'amour, de sexe, de jeunesse désemparée et de conflit de génération. Le rythme de ces chants troublés est un croisement hybride de techno lancinante, de rap, de drum'n'bass gras, de R & B souple, saupoudré d 'une pincée de mbaqanga, kwela ou marabi des townships. Cela s'appelle le kwaito. C'est né à la fin de l'apartheid en 1994. Le kwaito est la bande son de la vie soucieuse d'une jeunesse sud-africaine qui avait l'âge de l' enfance lors des derniers soubresauts de la ségrégation raciale. Le bob baggy-groove enfoncé sur les oreilles, le mot Lekgoa tatoué sur un bras bien pâle, François "Legkoa" Henning raconte cette enfance du côté blanc : "Quand vers mes treize ans, j'allais dans les townships on me disait "n'y va pas, tu vas te faire tuer". Mais pour moi, il n'y avait que là où on pouvait écouter les pop stars sud-africaines comme Brenda Fassie ou Shaka. Il ne m' est jamais rien arrivé là ». Du côté noir, les préjugés ne manquent pas quand Lekgoa raconte ses premiers pas musicaux avec son complice compositeur blanc aussi Alexis Faku : « Au début, il y avait de la méfiance de voir un Blanc chanter en africain, en sotho. Je parle aussi afrikaans et anglais mais surtout l'argot des townships. Nous avons convaincus le public dès notre premier album [ Basetsana , en 1999, ndlr]. Il ne faut pas oublier qu'avant moi, il y avait des Blancs comme Johnny Clegg et P. J. Powers qui ont adopté la culture africaine ». Quand on lui dit que le kwaito n'a pas bonne réputation en Afrique du Sud, Lekgoa répond : « Le kwaito a commencé agressif parce qu'il exprime les frustrations de la jeunesse provoquées par des problèmes sociaux. Aujourd'hui, les paroles sont devenues plus positives, plus spirituelles. Les artistes de kwaito ont des responsabilités parce qu'ils sont écoutés par les jeunes ».

Lekgoa fait partie d'une véritable délégation sud-africaine, imposante ici à Angoulême avec six groupes où figurent les Mahotella Queens, trois vénérables dames habituées des Musiques Métisses et qui ont fait découvrir en France, avant Johnny Clegg, la musique sud-africaine, le mbaqanga, dès 1987, quand elles accompagnaient la voix de tonnerre du regretté Simon "Mahlathini" Nkabinde (disparu en 1999).
Menés par le chanteur David Masondo et l'organiste Moses Ngwenya, les Soul Brothers ont montré toute leur science de ce même patrimoine qu'ils jouent depuis 26 ans et en 30 albums. Sous le grand chapiteau, la plus importante des trois scènes, une dizaine d' hommes en sueur portant quelques lanières de peau de buffle et d'autres fauves plus ou moins reconnaissables jouent un rythme diabolique qui leur fait jeter les jambes par dessus tête. Ils suivent le chant de leur leader Phuzekhemisi (prononcer Pouzekimissi), star du maskanda, la musique traditionnelle zoulou largement liftée de guitares électriques, de concertina fiévreux et de sifflet drolatique. Phuzekhemisi est célèbre pour ses commentaires sociaux. Soucieux d'une Afrique du Sud arc-en-ciel (« J' espère que les unions entres les différentes cultures sud-africaines se feront »), il s'associe souvent à une star d'une autre ethnie sud africaine, la Ndebele Nothembi Mkhwebane. Bout de femme étonnant d'énergie, jouant frénétiquement de la guitare apprise auprès d'un oncle agriculteur, Nothembi a emporté les suffrages du public du grand chapiteau. Le trio Kwela Tebza, c 'est Tshepo, Mpho (prononcez M'po) et Tebogo Lerole perpétuent, pour le grand bonheur de trois ou quatre générations d'Angoumois, un mariage subtile du pennywhistle, petite flûte à bec européenne, et du tempérament culturel sud-africain qui poursuivent avec les influences de leur âge un art où leur père Elias Shamba Lerole a excellé dans les années 50-60.