LE PORTRAIT DU MARDI

Paris, le 10 Juillet 2001. Passionnée, Emmanuelle Honorin est une productrice de musiques du monde, des moins ordinaires. Associant l'esprit de recherche des anciens explorateurs sonores, à la nécessité de toucher un public plus large, son travail s'ancre dans une réalité décidément nouvelle. Rencontre.

Emmanuelle Honorin, manageuse d'idées

Paris, le 10 Juillet 2001. Passionnée, Emmanuelle Honorin est une productrice de musiques du monde, des moins ordinaires. Associant l'esprit de recherche des anciens explorateurs sonores, à la nécessité de toucher un public plus large, son travail s'ancre dans une réalité décidément nouvelle. Rencontre.



Emmanuelle Honorin est journaliste. Officiellement. Elle écrit pour Geo Magazine et pour le Monde de la musique. En réalité, elle raconte des histoires de rythmes et de mélodies détournées. Elle se les réapproprie pour mieux les partager. Rien d'étonnant dans son parcours: elle a traîné ses basques à la Maison des Cultures du Monde à Paris, validé des études d'ethnologie à l'université Paris VII, avant d'interroger la dynamique de l'ethno-scénologie: "le questionnement entre la musique telle qu'elle s'interprète in-situ et le passage à la scène". Elle aurait pu être chercheur, elle a choisi d'agir sur le terrain et de prendre place dans le tourbillon des diasporas sonores en perpétuelle redéfinition. Plus concrètement, les albums qu'elle produit enchantent les initiés, interpellent ses confrères dans les médias et se vendent plutôt bien dans les bacs. Fonds-des-nègres, fonds-des-blancs ou Ti coca pour Haïti. La Banda Municipale de Santiago de Cuba ou les sœurs Faez pour Cuba… Une véritable affaire de goût que cultive Emmanuelle Honorin sans excès. Entretien.

Comment résumer vos aventures sous le ciel des Caraïbes ?
Ce sont des histoires d'amour, des histoires de cœur. C'est du travail de terrain et de la géographie musicale aussi. Ce n'est pas une chose très formelle d'un point de vue universitaire. C'est une chose qui fonctionne essentiellement avec le voyage. Haïti et Cuba. Bien avant, il y a eu le Maroc. Cela fait dix ans que je travaille avec une prêtresse de rites gnawa. Mais bon, je pourrais travailler de la même manière avec ma grand-mère dans l'Indre-et-Loire… Que ce soit clair : je ne suis pas avide d'aventures exotiques. Je suis plutôt avide de rencontres. Des rencontres avec des personnages.

Qu'est-ce qui guide vos choix d'artistes ? Ti Coca, Mme Nerval, les sœurs Faez…
Je m'attache beaucoup à des personnages. Dans ce sens, ma démarche est plus cinématographique que musicale. Il faut que ce soient des passeurs. Il m'amuse autant de restituer l'authenticité que la véracité de nos contacts. Il faut qu'on entende l'histoire. C'est ce qui détermine mon choix. J'adore aussi quand la musique de ces personnages recoupe l'histoire et les dépasse eux-mêmes. Pour les sœurs Faez, on est vraiment dans l'histoire pure de la trova, qui a échappé aux musiques de danse. La Casa de la trova, c'est elles-mêmes. C'est leur corps. Parce qu'elles miment leurs chansons. Elles gestent leurs musiques d'une certaine façon. Et là, on est exactement dans l'incarnation de quelque chose qui les dépasse… Voilà ce qui m'intéresse. Je travaille aussi sur certaines ironies de l'histoires, des retournements musicaux.

Découvreuse de talents, manageuse d'idées…
Manageuse d'idées… Je trouve ça assez mignon. Mais ce qui m'importe, c'est de travailler sur des terrains que je connais. Je suis assez myope. Myope dans le sens où j'ai tendance à focaliser sur certaines obsessions. J'aime aller jusqu'au bout. L'histoire de Fonds-des-nègres, Fonds-des-blancs, c'est ça. Je me suis laissée prendre par une sorte d'obsession sur la musique de cette région -une toute petite région en Haïti- j'y ai passé le plus de temps possible et j'ai laissé les ondes remonter de cette terre là. Pour moi, la clé c'est peut-être une bonne connaissance du terrain. Mais c'est surtout le temps… Prendre le temps de travailler. C'est une chose très ancienne que les gens oublient à mon avis. C'est une chose que j'ai hérité de ma grand-mère et de ma mère. Je crois que tous mes disques sont des productions de marcheurs. Les gens avec qui je travaille partagent le même rythme que moi. C'est pour ça qu'on fait peu de disques, d'ailleurs.

Vous êtes quand même une professionnelle d'un type particulier. Ni label, ni structure… Vous lancez votre projet et seulement après vous y connectez d'autres personnes ?
Absolument. Au départ, le terrain s'effectue sur la base de moyens personnels. Et souvent, ce sont des histoires d'amitié. Et quand je sens que l'idée prend forme, qu'elle se transforme en concept, j'associe d’autres gens. J'aime bien l'idée du tandem. Le film Les illuminations de Mme Nerval a été fait avec Charles Najman, l'aventure des sœurs Faez avec Cyrius. En ce moment par exemple, je travaille sur un projet au Ghana, avec le photographe Thomas Dorn.

Est-ce qu'il y a une stratégie particulière pour entraîner du monde sur vos projets ?
J'arrive à convaincre les gens en leur parlant d'urgence. Pas du tout de manière dramatique, je ne dis pas « attention les gens vont mourir, il faut les enregistrer tout de suite ». Mais il y a tellement de choses qui sortent sur le marché que le fait de prendre son temps pour bien travailler, rend l'idée authentique et ça interpelle. La Casa de la Trova a ainsi très bien vendu. Cela a un peu à voir avec l'âge des artistes, mais pas uniquement. Je pense que ça s’est vendu sur son aspect brut et frais, ouvert et collectif. Les gens ont retrouvé là quelque chose qu'ils ne retrouvent plus ailleurs. Tant mieux.
Quelle est la marche à suivre pour un novice qui souhaite convaincre des partenaires potentiels sur un projet ? Faut-il monter sa propre structure pour être sûr de pouvoir le mener au bout ?
Je fais très peu de projets. Quand je fais un disque par an ou tous les deux ans, c'est un maximum. Donc je n'ai absolument pas d'idées stakhanovistes là-dessus. Monter des labels, des structures… C'est l'inverse justement qui m'intéresse. Mes rapports avec mes partenaires se passent de manière simple. Les gens -et cela peut étonner- ont besoin d'idées. Il y a plein de bidouilles possibles, mais les vraies histoires sont rares. Moins je fais de disques et plus je me concentre sur un projet, plus celui-ci est authentique. Je fais tout pour. Je prends le temps de bien mûrir chaque concept. Un an, deux ans… Et quand j'arrive, en mettant le projet sur la table, il est ficelé de tous les côtés. Si je voulais vendre un projet tous les jours ou toutes les semaines, ça ne marcherait pas et de toutes façons je n'en ai pas envie. Il y aussi un principe de plaisir qui prime. Après, une fois le projet vendu, je deviens salariée, projet par projet. C'est tout.

Votre carnet d'adresses est-il fourni ?
C'est une question de sensibilités et de rencontres. Je crois d'ailleurs que les interlocuteurs se comptent sur les doigts de la main. L'histoire se doit d'être gracieuse à chaque fois. Ce qui n'est pas toujours évident. Là par exemple, on cherche un bon tourneur, de qualité, qui comprenne l'histoire de la Trova. On n'en trouve pas. Ça ne tombe pas du ciel…

Vos partenaires vous laissent-ils carte blanche de suite ou bien faut-il batailler à chaque fois pour défendre le contenu du projet ?
On discute. Et si je sens qu'il faut batailler, je change d'interlocuteur. Immédiatement. L'idée, c'est quand même d'avoir carte blanche. C'est ce qui s'est passé avec la Casa de la Trova par exemple. Après, on a carte blanche avec une enveloppe particulière. Et l'engagement, c'est justement d'être précis, de manière à pouvoir tenir le budget du disque. Ça va de soi.

En matière de budget justement, pourriez-vous nous avancer quelques chiffres ?
Je travaille sur l'artistique, pas sur les chiffres. Ce ne sera donc pas très précis. Mais en gros, sur un projet comme la Trova, ça doit être un budget de 5 à 600.000 FF. Avec les soeurs Faez, c'est à peu près la même chose. Pour la Banda Municipale de Santiago de Cuba, c'est presque du collectage avec un label derrière. Les musiques ont été enregistrées avec des moyens qui sont les miens, dans la mesure où j'ai travaillé avec mes micros et mon DAT. La Banda, c'était un petit budget aux alentours de 30 à 40.000 FF. Et par exemple, Fonds-des-nègres, fonds-des-blancs, pour aller au bout de cette idée, c'est un album qui a été fait avec un budget de 20.000 FF. Cela change à chaque fois, selon l'importance du projet. Mais cela ne change rien à la force du concept.

Propos recueillis
par Soeuf Elbadawi

Fonds-des-nègres, fonds-des-blancs (Buda Musique) Ti coca (chez Network) La Banda Municipale de Santiago de Cuba 1 2 (Buda Musique) La Casa de la Trova et La Trova de Las Faez (chez Détour/ Warner) Musiques du vin de palme au Ghana (Buda Musique).