Rattrapage de l'été

L'actualité musicale est parfois très riche et il est difficile dans ces conditions de parler de toutes les sorties de disques. Aujourd'hui, séance rattrapage puisque nous vous proposons trois chroniques de CD sortis il y a maintenant quelques semaines, mais sur lesquels il semble intéressant de jeter une oreille, voire deux.

Mickey 3D, Jil Caplan, Juan Rozoff

L'actualité musicale est parfois très riche et il est difficile dans ces conditions de parler de toutes les sorties de disques. Aujourd'hui, séance rattrapage puisque nous vous proposons trois chroniques de CD sortis il y a maintenant quelques semaines, mais sur lesquels il semble intéressant de jeter une oreille, voire deux.

MICKEY 3D : La trêve après la tempête

Deux disques majeurs en à peine plus d’un an : Mickey 3D, groupe de trois ans d’âge, en a étonné plus d’un par son évidente maturité. Histoire d’un groupe d’enfants de Montbrison partis à la conquête du monde.

La maîtrise de Mickey 3D, à l’occasion de son premier album, Mistigri torture (2000), avait surpris. On se souvient encore de l’excellent refrain, soutenu par une guitare jouée comme un oud, "La France a peur/ Tous les soirs à vingt heures/ La police vous parle (Aie confiance)/ Tous les soirs à vingt heures". L’album, souvent très proche de l’inspiration de Miossec (réécoutons entre autres Le goût du citron), avait été édité par une petite structure stéphanoise, Premier Disque, en janvier 1999, puis réédité par Virgin un an plus tard, avec un succès mérité.

C’est que Mickey 3D n’est pas exactement un groupe inexpérimenté. Dès 1989, dans la foulée alternative du post-Bérurier Noir, 3Dk, groupe très énervé natif de Montbrison (Loire), jouait les Sonic Youth (à savoir un noise brutal et mélodique). À la guitare et au chant, on trouvait un certain Mickey… En dix ans, 3Dk a autoproduit trois albums (dont le bouillant Imminent revolution act) et enchanté la jeunesse stéphanoise, lyonnaise et parisienne (l’Élysée-Montmartre), sans cacher son admiration pour Nirvana – et Brassens... À la fin de 1997, avec l’arrivée du batteur Jojo, Mickey 3D, nom de code du projet solo de Mickey, devient un duo. Puis un trio en 2000 avec l’intégration de Najah aux claviers et à l’accordéon.

Avec son second album, La trêve, Mickey 3D construit un univers plus personnel. Un équilibre instable entre conscience aiguë du monde (l’excellent Plus rien, no future argumenté à la No One Is Innocent, ou encore l’ironique Méfie-toi) et légèreté de l’être (malin Jeudi Pop Pop). Miossec et Louise Attaque, s’ils sont toujours, et tant mieux, en filigrane, se sont éloignés au profit d’une voix acide très en avant, de mots soigneusement sélectionnés, de guitares acoustiques, de bidouillages électroniques - et de quelques tempêtes électriques (le très intelligent Là et Plus rien, encore une fois)... Le premier extrait, Tu dis mais ne sais pas, réunit à peu près toutes ces qualités sur ses rythmes cahotants.

Rien n’est à jeter dans cet album multiforme où foisonnent les surprises. Un hommage pathétique et sans concessions à Jean Moulin, une touchante ballade familiale, Ma Grand-Mère (avec pizzicati d’Arnaud Samuel, de Louise Attaque), des élucubrations 2001 qui n’épargnent pas plus Johnny que les précédentes (Qui ?) et un hommage final anglophone à The Cure et Portishead (Storiz). Ces jeunes savent tout faire...

Mickey 3D La trêve (Virgin)

JIL CAPLAN TOUTE CRUE : la nouvelle ère

Beaucoup de cordes cristallines et de synthétiseurs. Le tout du meilleur goût. C’est ainsi que l’on pourrait définir Toute crue, cinquième album de Jil Caplan, le second après l’ère Alanski.

La voix de Jil Caplan est l’une des plus belles des vingt dernières années : douce et voilée, puissante et feutrée, juste et à côté. Une idéale voix rock. Son cinquième album s’intitule Toute crue. Jil Caplan l’a façonné à trois : elle et Jipé Nataf (dorénavant solitaire après l’implosion regrettable des Innocents) aux paroles, musiques, voix, guitares et programmations, ainsi que Pascal Colomb à la basse et aux guitares.

Deux titres ouvrent très fort ce disque : La maison abandonnée (mélodie, interprétation, instrumentation, tout y est riche et léger) et le cahotant Toute crue, aux jolies paroles d’amour fou sur bidouillages électro... Toute crue est aussi un étonnant album, où se succèdent sans transition la poésie expressionniste et le piano malsain des Escaliers (du Jean Guidoni au féminin) et le rock’n’roll sans limites de Ces choses comptent pour moi. "Je" est le leitmotiv de cet album. Un "Je" souvent en proie à un "Tu" inexplicablement indifférent (voir le très sensuel, à la limite cru, Arrête-moi de t’aimer) – ou carrément absent (le fort élégant Magicien où Jil monte sans pudeur dans les aigus).

Valentine (future Jil) et Jean-Philippe (futur Jipé) se sont connus en 1980 : il leur aura fallu plus de vingt ans pour travailler ensemble. L'histoire commence au lycée Ravel, dans le XXème arrondissement de Paris. Les futurs Innocents, Jean-Philippe Nataf et ses amis, sont en terminale. Valentine, gamine, fait partie de la bande. Fille d’un imprimeur-sérigraphe anarchiste, elle veut d'abord être critique littéraire. Elle lit avec boulimie et sans discernement. Mais l'ennui naît un jour d'une première année à la Sorbonne. Valentine, pour accéder au cinéma, fréquente alors le cours Florent de 1983 à 1985. Puis s’éloigne.

Quand, en 1986, après bien des concerts punks, les Innocents entrent au studio Garage pour accoucher de Jodie, ils font appel au chanteur Christophe J. et à son guitariste, Jay Alanski, qui travaille aussi pour Lio. Valentine, vingt ans, traîne dans le studio : "A force de me voir, Jay m'a demandé si je n'avais jamais eu envie de chanter. Un an après, nous sortions mon premier album avec le budget d'un 45-tours..." . C’était en 1987.

Les années Alanski seront décisives pour Jil Caplan : la reconnaissance de la profession mettra cependant cinq ans à venir. C'est en 1992 qu'elle obtient la Victoire de la Musique dans la catégorie Révélation Féminine. Sa Charmeuse de Serpents (Epic/ Sony, 1990), second album de qualité, s'est vendu à plus de 300.000 exemplaires. "As-tu déjà ou-oublié-é..." , avons-nous été des milliers à fredonner : la voix était grave, bien timbrée, les paroles et la mélodie aguicheuses. Sur son troisième et dernier album avec Alanski, Avant qu’il ne soit trop tard (Epic/ Sony, 1993), Jil Caplan écrit deux textes, dont le superbe La Grande Malle. À l’époque, elle se déclarait encore "plus inspiratrice que créatrice" . Depuis, elle a beaucoup écrit. Elle peut aujourd’hui sourire : "À mon âge c’est fou/ De garder des genoux/ Au mercurochrome ". Elle a grandi, Valentine...

Jil Caplan Toute Crue (EastWest/ Warner)

REVOILA JUAN ROZOFF : Après dix ans de silence

Deux disques en dix ans : Juan Rozoff, petit Prince provocateur, aura pris son temps. Propulsé sur le devant de la scène en 1991 par un premier album novateur pour l’aire francophone, Rozoff revient aujourd’hui avec un second, au titre impossible, AbalorladaKor ! Un album où tout ne tient qu’à un mot : le groove...

Dans la famille clown funky français, donnez-moi le père ! Juan Rozoff, ludion obsédé, a, dès 1990 et 91, fait imploser par son énergie bien des salles, étonnées par ce son nouveau dans la langue de Marcel Proust et Serge Lama : le funk. Dans le magazine musical Best de décembre 1990, Gérard Bar-David commençait ainsi sa chronique du premier album de Juan Rozoff, Jam Session (Barclay) : "Bon, ce garçon se prend manifestement pour Prince. Et alors ? C’est déjà plus original que Napoléon ou les Beatles ! Et puis en français, il faut oser." Et c’est vrai que, fin 90, le funky paysage, en France, se la jouait toundra : Sinclair s’appelait encore Blanc-Francard junior, les futurs FFF n’avaient pas encore rencontré George Clinton et Mathieu Chédid était un ado sympa...

Dans cette triste époque où la France in rock pleurait le punk et supportait stoïquement les premiers pas du rap, Juan Rozoff nous sortait son affreuse, sale et humide Jam Session. Un disque encore fort recommandable aujourd’hui, peuplé de paroles crues qui firent prendre le petit-fils de James Brown pour le neveu de Régine Desforges. Le rythme en plus. "Groovez, bordel de merde !", nous intimait l’un de ses titres. Puis, après nombre de concerts mémorables, le phénomène Rozoff s’éteignit. La place était prête pour les suivants.

Dix ans après, Juan Rozoff nous joue le retour... Il était temps. À trente-quatre ans, sa voix de fausset, étonnante sur Jam Session, s’est un peu assagie (les montées vers les aigus sont plus rares). L’obsession sexuelle, quant à elle, est toujours présente mais, comment dire ? mieux maîtrisée (dans Fonktzar par exemple, encore que La nouvelle danse, superbement rythmée, semble indiquer que notre héros n’est pas encore définitivement sorti du stade anal).

Sur la majeure partie de l’album tourne l’essentiel : un son rempli de cuivres féroces, de guitares à cocottes et de rythmes furieux. Luxations cervicales garanties avec quelques excellents titres : Mezkla’o (si vous croyez que c’est de La Mano Negra, apprenez que notre homme du jour est espagnol par sa maman...), Kudfudr (prononcez coup de foudre et pensez cri d’amour survitaminé), 1 si fon (dans le style règlement de comptes) ou encore Mauvais coton (funk avec violons de Plovdiv et voix bulgares)... Surprise : un des meilleurs titres de AbalorladaKor ! est un reggae tout ce qu’il y a de plus roots, d’après des vers... de Guillaume Apollinaire (Nuit lunaire). Quant au Fruit, c’est un superbe blues éclairé par la guitare d’Amar Sundy : certes, le texte n’est pas du Rimbaud, mais, à Juan, on ne demande de nous apporter que la musique... Et là, il est indépassable.

Juan Rozoff AbalorladaKor ! (Barclay)