Marc Lavoine sur le pont

Son huitième album éponyme, Marc Lavoine l’a conçu à la fois comme un film de voyage et en forme d’autoportrait. Un opus collectif dans lequel on retrouve les compositions d'hommes (Duvall, Kapler, Esposito, Musumarra) et des voix de femmes (Claire Keim, Souad Massi, Françoise Hardy,…).

Lieu de rencontres

Son huitième album éponyme, Marc Lavoine l’a conçu à la fois comme un film de voyage et en forme d’autoportrait. Un opus collectif dans lequel on retrouve les compositions d'hommes (Duvall, Kapler, Esposito, Musumarra) et des voix de femmes (Claire Keim, Souad Massi, Françoise Hardy,…).

Non, il n'a pas changé. D'ailleurs, il fait un peu figure de revenant dans le paysage musical français. Mais les années n'ont pas de prise sur le chanteur romantique qui déboulait en 1984 avec Pour une biguine avec toi. Et d'enchaîner des tubes les Yeux revolver, le Parking des anges, Bascule avec moi ou Qu'est ce que t'es belle en duo avec Catherine Ringer. Il reste le même. Ces dix nouvelles chansons sont là pour nous le rappeler. Loin des apparences, Marc Lavoine est un artiste qui a de la profondeur. Dans son huitième album, il effleure le déroulé de sa vie artistique et sentimentale : «Je voulais montrer qui je suis, d'où je viens, ce que je ressens, ce dont j'ai envie... Un peu à la manière d'un autoportrait».

Poésie symphonique

Le chanteur l'explique très bien, adapter le Pont Mirabeau en chanson n'est pas une idée nouvelle : «Léo Ferré l'avait déjà chanté mais sur une autre musique. Pour moi, le Pont Mirabeau est un de mes textes fondateurs, au même titre que le Dormeur du val de Rimbaud, les poèmes de Verlaine, de Prévert, et certains textes de Cocteau. L'été de mes 14 ans, je voulais devenir poète, j'avais un encrier dans ma chambre». Un album qui s'ouvre sur le poème de Guillaume Apollinaire, écrit au moment de sa séparation avec la peintre Marie Laurencin, une adaptation pour laquelle Marc Lavoine dit avoir beaucoup hésité. Qu'il ne regrette rien, sa version est plus qu'honorable.

Auteur-compositeur, Marc Lavoine s'est largement inspiré de ses rencontres : «La poésie, la chanson de Gainsbourg et de Françoise Hardy et puis le théâtre m'ont donné envie d'écrire des chansons. L'écriture, c'est là où j'arrive à dire le mieux ce que je n'arrive jamais à prononcer dans la vie». Comme un remède à ce refus de vouloir tout expliquer à tout prix, Marc Lavoine a trouvé la parade. «Les chansons sont plus fortes que nous, ce sont elles qui décident de rester ou pas. Oui, il y a un manteau, un frimas, comme ces gouttes de pluie qui vous tombent dans le cou et qui créent un frisson. Et j'aimerais que cette idée-là passe dans mes chansons».

Parmi les trois adaptations que contient ce nouvel album, la plus réussie, Marc Lavoine la réalise avec ce J'aurai voulu symphonique, transposition finement ciselée de La Moldau du compositeur et pianiste tchèque Bedrich Smetana. «Mon frère écoutait ce morceau en boucle et il a marqué ma jeunesse». C'est à Marc Esposito, ancien journaliste de cinéma, qu'est revenue l'adaptation du texte de l'œuvre de Smetana, illustre représentant de la musique romantique de Bohême du XIXe siècle.

Les copains d'accord

Mais quand il s'agit de composer, Marc Lavoine se sent seul. Alors Marc Lavoine a regardé autour de lui. Et ô bonheur, ses copains étaient là. Auteurs ou bien compositeurs, Jean Fauque (Bashung), Marc Esposito, Jimmy Kapler (alias Robert Goldman, frère de l'autre), Romano Musumarra (compositeur du prochain spectacle de Plamondon, Cendy 2002) ou Jacques Duvall (Banana Split, c'est lui), tous ont participé à cet album. «Quand on écrit des chansons, on vit dans un monde où ce qui apparaît pour les autres comme étant des différences, sont pour nous des ressemblances. Nous sommes tous à peu près de la même génération et ce n'est pas un hasard si nous sommes réunis sur cet album. Nous avons passé quatre mois ensemble. Cet album, c’est aussi leur portrait». Pour Ma jonque est jaune écrite par Jean Fauque, c'est en Asie que Marc Lavoine, souvent en visite sur le continent, en compose la musique. Ce qui confère à l'opus, un sentiment d'apaisement qui fait dire à l'intéressé : «Je suis dans ce disque, je suis ce que je fais, avec tous les gens qui m'ont fait. On tient avec eux et grâce à eux.»

Rencontres et (re)trouvailles

Après l'écriture, les rencontres se font souvent autour du mircro. Les duos chez Marc Lavoine sont devenus au fil de sa carrière, une marque de fabrique. Françoise Hardy, Véronique Sanson, Princesse Erika furent parmi les élues. On se souvient du tubesque Qu'est ce que t'es belle en duo avec Catherine Ringer en 1987. Elle, complètement déjantée, lui tout en retenue. Alors pourquoi ne pas remettre le couvert ? Manquent les personnalités. Ici, le chanteur s'est entouré d'une actrice, Claire Keim, pour une chanson Je ne veux qu'elle, au tonus peu convaincant. Le second titre J'ai tout oublié, en compagnie de Cristina Marocco, chanteuse sicilienne encore inconnue, accroche bien les radios, ce doit être son côté Rondo Veneziano...

En 1989, Marc Lavoine enregistrait Chère amie à l'attention de Françoise Hardy, objet de toutes ses vénérations. Alors pourquoi cette reprise ? «L'idée du disque était de reprendre les choses de ma vie. A l'époque, Françoise avait réagi et par la suite nous nous sommes bien évidemment rencontrés. Cette chanson n'attendait donc qu'elle, s'ennuyait sans elle. Françoise Hardy n'a jamais été innocente vis-à-vis de mes choix esthétiques. Certains font de l'art et d'autres sont des lumières qui éclairent les adolescents que nous sommes. Elle a donné à la chanson cette poésie moderne... Ce fut un moment de grâce exceptionnel, lorsque sa voix est sortie des enceintes, j'étais très ému. Car Françoise Hardy est pour moi une icône».

Bémols

Trop lisse, c'est ce qu'on pourrait reprocher à cette nouvelle production. Pourtant, des risques, Marc Lavoine en a pris avec cette surprenante adaptation jazzy-lounge de Besame mucho de Consuelo Veslasquez (et rebaptisée Mucho embrasse-moi !). La tentative de Marc Lavoine d'en faire une version à la fois sensuelle et drôle manque son but. Quant à la touche latino de l'album (puisque toute production actuelle se doit «de faire chaud et coloré»), on la doit à Romano Musumara sur Deux guitares au soleil qui nous gratifie d'un groove flamenco un peu tiède.

Le mot de la fin revient à notre prince polonais par alliance (marié à une princesse, une vraie) qui sous couvert d'une ballade anodine dans Ma solitude.com, cache cet aveu : «J'ai peur de la mort. C'est une chanson triste mais avec un pied de nez. La solitude point comme une douleur, la solitude, c'est violent, on est tous face au même dilemme, qu'est ce qu'on fait ici, où va t-on ?» L'artiste, un temps marketé "chanteur à minettes", ne renie pas cette époque mais n'a jamais rien cultivé : «J'en ai assez d'être autre chose que ce que je suis et de cacher mes émotions... On ne sait pas pourquoi notre cœur bat, alors allons-y, soyons honnête vis-à-vis des choses que l'on ressent. Finalement, on ne change pas tant que cela, nous sommes foncièrement les mêmes à 14 ou à 50 ans. Moi, je n'ai pas trouvé mieux que de dire des mots gentils pour essayer d'établir un contact sentimental». Qui s'en plaindrait ?

Marc Lavoine (Mecury/Universal) 2001