Gilbert Bécaud, le coeur et l'orgueil

Gilbert Bécaud s'est éteint, dans la nuit du 17 au 18 décembre, des suites d'un cancer du poumon, à son domicile parisien, une péniche amarrée sur la Seine au Pont de Saint-Cloud, à la sortie de Paris. Le chanteur avait soixante-quatorze ans.
"L'un des ambassadeurs les plus talentueux de la chanson française", tel est l'hommage rendu par le président Jacques Chirac à Gilbert Bécaud. Figure majeure de la chanson française, auteur de quelques 400 chansons, il venait juste de terminer un nouvel enregistrement, Mon Cap.

Quand il est mort le poète...

Gilbert Bécaud s'est éteint, dans la nuit du 17 au 18 décembre, des suites d'un cancer du poumon, à son domicile parisien, une péniche amarrée sur la Seine au Pont de Saint-Cloud, à la sortie de Paris. Le chanteur avait soixante-quatorze ans.
"L'un des ambassadeurs les plus talentueux de la chanson française", tel est l'hommage rendu par le président Jacques Chirac à Gilbert Bécaud. Figure majeure de la chanson française, auteur de quelques 400 chansons, il venait juste de terminer un nouvel enregistrement, Mon Cap.

Gilbert Bécaud, c’était une histoire de cœur et d’orgueil, une de ces histoires de tempérament vertigineux, d’âme trempée au métal le plus solide, de volonté inflexible et généreuse - la génération de Brassens, Gréco, Aznavour, destins patients, fervents et droits qui bousculèrent tous les conformismes et toutes les paresses de la variété de leur époque.
François Silly était né le 24 octobre 1927 à Toulon. Il en garderait toujours l’accent, le goût du soleil, un teint hâlé et l’amour du verbe haut, avant d’en chanter les marchés. C’est vers quinze ans, en pleine guerre, qu’il arrive à Paris, avec au cœur déjà l’amour des filles et une première douleur: le départ de son père, qui a abandonné sa famille. D’abord agent de liaison d’un réseau de Résistance à Paris, il finit par partir avec son frère aîné vers un maquis de Savoie où il fait preuve d’une certaine bravoure.
La paix revenue, il se lance dans la musique. Diplômé de piano au Conservatoire, il se lance pourtant dans les variétés: accompagnateur du chanteur Jacques Pills, il prend pour nom de scène le nom de son beau-père, Bécaud. Avec Pills, il part en tournée aux Etats-Unis où il découvre la chanson swing des Frankie Laine ou Johnny Ray. Il s’en inspire pour ses premières compositions: avec Pills, il écrit Je t'ai dans la peau, qu'ils proposent à Edith Piaf. Bécaud y gagne son premier succès et Pills épouse Piaf.
En 1952, démangé par la scène, il se lance enfin, lors d'une soirée au Petit Trianon de Versailles, au cours de laquelle il porte pour la première fois une cravate bleue à pois blancs que sa mère a découpé dans une vieille robe. Sa prestation est un tel succès qu’il ne voudra jamais d’une autre cravate pour monter sur scène.

Tout se noue en même temps: ses rencontres avec ses deux paroliers majeurs, Louis Amade et Pierre Delanoë, son premier enregistrement, sa première chanson à succès (Mes mains dans une version enregistrée par Lucienne Boyer), la naissance de son premier enfant. En avril 1954, il est vedette américaine du spectacle de Lucienne Delyle dans un nouveau music-hall qui ouvre boulevard des Capucines, l’Olympia. Succès énorme, renversant, qui lui ouvre, quelques mois plus tard, le sommet de l’affiche: spectateurs fanatiques, fauteuils cassés. Bécaud passe aussitôt de la page des spectacles à celle des faits divers.

Avec sa façon de chanter sans craindre de transpirer, de jouer du piano à grands coups de poings, de crier dans le micro avec la main sur l’oreille, de se ficher ouvertement de déplaire aux grandes personnes, il est le premier des “phénomènes de génération” de la chanson française. Il chante la sensualité (Mes mains, Quand tu danses), un Dieu plus personnel que celui de l’Eglise (Les Croix, Je crois en toi), les fortes amitiés de sa génération (L'Absence, C'était mon copain)... Delanoë et Amade - mais aussi, pour quelques titres, Aznavour - lui écrivent des textes à la première personne du singulier qui épousent parfaitement son cœur fervent, goinfre, avide de plaisir.
Mais il ne sera pas le scandale d’une seule saison. Très vite, il dépasse le succès de mode, installe dans le paysage son personnage, ses manières et son répertoire, entre coup de poing à l’estomac et grande bourrade dans le dos. Ionesco stigmatise "la banalité, l'imbécillité des paroles, de la musique, aggravées par sa voix, qui ne vient ni de la tête, ni de la gorge, ni de la poitrine, mais du ventre ou du gros intestin". Mais Cocteau prend sa défense : "Bécaud a le courage d'être excessif – ce que si peu de gens osent – et de se montrer tel qu'il est, jusqu'au bout". Bécaud se souviendra de ce soutien et de ces encouragements avec Quand il est mort le poète, après la disparition de Cocteau.
Pour durer, il conserve sa faconde et son énergie mais prend à contrepied toutes les fractions de son public. On le prend pour un païen, un matérialiste sans âme? Il écrit L'Enfant à l'étoile, une cantate de Noël. Musicien vulgaire, sans nuances? Il compose L'Opéra d'Aran avec Amade et Delanoë, œuvre hybride entre la musique classique et la comédie musicale, succès public éreinté par la critique. Il célèbre l’URSS dans Nathalie? Il célèbre le général de Gaulle dans Tu le regretteras...

Il échappe au creux qui frappe la carrière de la plupart de ses collègues de la chanson classique au moment de la vague yéyé, tourne et enregistre sans interruption: à ses succès des années 50 (Je t'appartiens, Alors raconte, Les Marchés de Provence, Il fait des bonds, Le Jour où la pluie viendra, Viens danser, Pilou Pilou...), les années 60 ajoutent des dizaines de classiques (C'était moi, Et maintenant, Quand Jules est au violon, Les Tantes Jeanne, Le P'tit Oiseau de toutes les couleurs, L'Important c'est la rose, Le Bain de minuit...).

Chaque année ou presque, il retrouve l’Olympia pour plusieurs semaines de retrouvailles avec le public. A ses joies personnelles (famille nombreuse, fortune, Légion d’honneur...), il ajoute toujours de nouveaux défis artistiques, comme l’adaptation de La Vie devant soi, d'Emile Ajar en comédie musicale: Madame Roza est mis en scène par Hal Prince, déjà réalisateur d'Evita et de West Side Story, et la première à Broadway a lieu le 1er octobre 1987, après que les cent cinquante dates de la tournée américaine eurent été des succès. Mais la critique est défavorable: Madame Roza est retiré de l'affiche.
Tant pis : Bécaud continue sa route, de tournée internationale en tournée française. Sûr de lui, triomphant, rassuré quant à la trace qu’il laissera dans l’histoire de son art. "Des chanteurs de ma génération, dit-il, il y en avait trois : Brel, Brassens et Bécaud. Le public n'est jamais venu nous voir pour la couleur de nos vestes. Ce n'est pas maintenant que je vais changer, me déguiser en Michael Jackson, porter des gadgets pour amuser les foules." Il se bat pour la préservation de l’Olympia qui est menacé par une opération immobilière et, triomphant, inaugure en 1997 la salle reconstruite à l’identique - c’est sa trentième rentrée boulevard des Capucines! Mais ce n’est pas son dernier combat: il doit affronter le cancer. Une première fois, à la fin des années 1990, il est déclaré guéri. Dans le disque Faut faire avec, il abordait sans fausse pudeur sa lutte contre la maladie. Et il ne s’était pas arrêté: trente et unième Olympia en 1999 et, même, ces derniers mois, l’enregistrement d’un nouveau disque, qu’il avait achevé il y a peu, et intitulé Mon Cap.