Raï meets reggae

Parmi les mélanges de styles dans l’air du temps, la fusion entre raï et reggae fonctionne plutôt bien. Tabou 1, le label français a eu l’idée de concevoir un disque sur ce concept avec un casting haut de gamme : Horace Andy, U Roy, Khaled… Au final, un chapelet de tubes en puissance et une question insoluble : Big Men est-il le meilleur album raï ou le meilleur album reggae du moment ? Pour y répondre nous vous proposons une chronique de l'album puis une rencontre avec Guillaume Bougard, le créateur de Tabou 1 et initiateur du projet.

Mariage arrangé

Parmi les mélanges de styles dans l’air du temps, la fusion entre raï et reggae fonctionne plutôt bien. Tabou 1, le label français a eu l’idée de concevoir un disque sur ce concept avec un casting haut de gamme : Horace Andy, U Roy, Khaled… Au final, un chapelet de tubes en puissance et une question insoluble : Big Men est-il le meilleur album raï ou le meilleur album reggae du moment ? Pour y répondre nous vous proposons une chronique de l'album puis une rencontre avec Guillaume Bougard, le créateur de Tabou 1 et initiateur du projet.

Chronique d'une fusion Raï Meets Reggae… ou quand l’Orient a rendez-vous avec les Caraïbes pour quatorze duos improbables entre Paris, Oran et Kingston. Le projet musical paraît si naturel que l’on se demande comment les éminences grises de la production musicale n’y ont pas pensé plus tôt.

Il aura donc fallu la pugnacité de deux producteurs français indépendants (Meissonnier, Bougard) pour réaliser et réunir sur un même album les pointures du raï, les légendes du reggae jamaïcain et d'autres jeunes talents. Un ovni discographique où se côtoient le fiévreux Gregory Isaac, encore capable de contaminer les coeurs, Horace Andy, la voix de Massive Attack, chantant en duo virtuel avec la voix enregistrée en 1928 du défunt Aïssa Jermovni el Harkati, (né en 1886 et connu pour ses positions anti-coloniales) ou encore un U-Roy et Larbi Darbia, revus et corrigés par des effets à la Daft Punk, ainsi que tout un tas d’autres rencontres assez inédites pour titiller la curiosité. Devant un tel casting, difficile de ne pas se pencher sur ce qui pourrait sonner comme un cadeau de noël potentiel. Même si l'on sait que fusions et acquisitions respectives entre reggae et raï ne sont pas neuves.

Ces dernières années, Cheb Mami s’est frotté à Aswad et au blues rocailleux de Tonton David, Cheb Aïssa a été invité sur l’avant dernier album de U-Roy. En France, Baobab a convié l’illustre Cheb Kader pour une réplique en arabe sur un titre intitulé Algérie. Quant à Khaled, c’est bien avec le gratin de Kingston qu’il est allé enregistrer certains titres de Sahra en 1996. Plus récemment, les rappeurs algérois d’Intik ont eux aussi largement puisé dans le patrimoine culturel de l’île caribéenne pour concocter leur dernier album, tout comme l’Orchestre National de Barbès (un des ex-leaders du groupe est d’ailleurs présent sur Big Men), Gnawa Diffusion, Sawt El Atlas, Brahim ou encore Cheb Tarik (qui a repris le Reggae Night de Jimmy Cliff en arabe). Autant de preuves que les basses vibrantes et les riffs secs et “ skanky ” du reggae, peuvent se conjuguer avec les mélodies arabisantes du raï.

Big Men se veut fidèle à ces amours partagées, tout en innovant avec la formule de duos à la chaîne, qui fonctionne plutôt bien. Serait-ce parce que le raï comme le reggae sont nés dans des quartiers mal famés et ont longtemps eu une réputation sulfureuse les tenant à l'écart des ondes, qu’ils se marient si bien aujourd’hui ? Le reggae, lui, s’est développé via les sound systems et les 45-tours, tout comme le raï a conquis l’Algérie grâce aux cassettes et aux fêtes (mariages, baptêmes) ce qui a valu aux chebs comme aux DJs jamaïcains de savoir s’adapter à toute situation pour faire danser avant tout. Et c’est bien cette émotion que l’on ressent tout au long de l’album ! Reggae et raï poussent souvent à transgresser les interdits (c’est l’alcool pour certains et la ganja pour d’autres), mais sur cet album point de rébellion. Le thème commun sera le plus fédérateur : l’amour (plus ou moins charnel).

Pour Cheb Tarik, qui signe deux magnifiques duos sur ce projet et est un habitué des fusions de raï-rap-reggae et r’n’b, le mélange fonctionne parce que la proximité entre ces deux styles, est avant tout musicale. “J’ai toujours écouté du reggae en Algérie, raconte le chanteur oranais digne héritier du défunt Cheb Hasni. Le reggae et le raï ont des rythmiques très proches, très simples, qui tournent souvent avec deux accords seulement. Le plus simple est généralement le plus réussi parce qu’il va droit au cœur ! ” Effectivement, Big Men ne déroge pas à cette règle. Les rythmiques concoctées par deux légendes des studios jamaïcains, Sly et Robbie (duo basse-batterie qui a accompagné Peter Tosh, Gainsbourg, Joe Cocker, les Rolling Stones) sont des plus basiques. Cela n’empêche pas que certaines lignes de basse restent magiques et surtout très efficaces sur les pistes de danse. On regrettera tout de même que le mixage de l’album ait tendance à mettre un peu trop en avant ces rythmiques et autres sonorités contemporaines au détriment d’instruments traditionnels algériens ou des voix en or qu’il recèle (notamment celle des chanteuses, souvent en retrait). Du coup, cet album peut repousser certains puristes à la première écoute. Les suivantes révèleront tout de même au mieux la subtilité de la production, et au fur et à mesure, on oublie de se demander si l’on doit dire “ Ya rayi !” ou “ Yes I reggae ! ”

Elodie Maillot

Une rencontre avec Guillaume Bougard pour tout savoir…

L’idée de cet album était-il en gestation depuis longtemps ?
En pré-gestation pourrait-on dire. J’ai toujours été partisan et amateur de métissages musicaux. J’ai commencé à réaliser cela concrètement sur l’album de U-Roy, Serious Matter (sorti en 2000) où il y avait un duo avec Cheb Aïssa. Le truc fonctionnait plutôt bien, alors j’ai eu envie de poursuivre cette expérience. Il y avait déjà un bout de temps que je cherchais cet angle car d’une part j'aime bien le raï. D’autre part, comme les artistes jamaïcains n’arrivent pas à capter le grand public en France, je me suis dit qu'on allait essayer de trouver une idée un peu originale pour permette au reggae de sortir de son ghetto. Il se trouve que le raï souffre du même problème. Mis à part deux ou trois noms, il reste confiné, alors qu’il y a une foule de voix fantastiques.

Pourquoi avez-vous choisi Martin Meissonnier pour la production ?
Ce choix s’est fait par hasard. Au départ, j’avais sorti un album de Michael Rose, produit par Sly & Robbie qui s’appelle X Uhuru. Michael Rose a une voix très « orientalisante ». Je me suis dit que ce serait marrant de faire des remixes de cet album avec des invités algériens. Il se trouve que Sly & Robbie ont perdu les bandes et je me suis retrouvé à la case départ. Une connaissance dans le métier m’a alors suggéré de contacter Martin Meissonnier. C'est pour moi une des icônes des années 80, du temps où j’ai découvert la musique noire. Je ne pensais pas qu’il était disponible pour ce genre de projet. Il a trouvé l’idée sympathique. On s’est vus en janvier 2000 et on a tout de suite commencé à travailler. Notre rencontre a débouché sur des maquettes, puis un premier voyage à Kingston en juillet.

Comment s’est organisé le travail avec les artistes jamaïcains ?
On est partis là-bas avec les maquettes. Comme je suis le seul producteur de reggae en France, je les connais tous et eux-mêmes me connaissent. J’ai préparé un peu le terrain avec Sugar Minott, Gregory Isaacs et les autres contacts que j’ai là-bas. Tous ont été immédiatement partants pour cette histoire. Ils ont accroché sans problème avec la musique de Martin. Celle-ci n’est pas jamaïcaine, mais elle est d’Afrique de l’Ouest dans sa trame. Vu le paquet de gens qui ont été amenés de cette région vers les Caraïbes, il y a un héritage musical avec lequel les Jamaïcains se sont trouvés des atomes crochus.

Quels critères ont primé dans la sélection des voix arabes ?
C’est le fruit d’une concertation entre Martin Meissonnier et moi. On a fait beaucoup de travail de recherche. En achetant des cassettes, en contactant tous les gens que Martin connaît dans la communauté raï, on a eu une idée assez précise des noms que l’on voulait sur cet album. L’intérêt de cette affaire, c’était vraiment de présenter au public occidental une nouvelle vague de petits mecs qui déchirent à Oran, comme Djelloul par exemple qui vend des centaines de milliers de cassettes chez lui, des poids lourds de la scène locale mais que personne ne connaît en France.

Pourquoi ce titre, Big Men ?
Il s’est imposé à nous quand on a entendu Sugar Minott chanter Big Man. Parce que ça résume bien l’affaire, ce qu’il raconte dans sa chanson. Un « Big Man », c’est quelqu’un responsable de son quartier. Quand il atteint une certaine gloire, il utilise sa notoriété et son argent pour éduquer les siens et leur donner des opportunités. A Kingston, Sugar Minott a installé son nouveau studio dans un quartier chaud. C’est une espèce de Kalatuka Républic* avec un studio, une machine à presser les 45-tours, un sound system gigantesque, animé par des petits jeunes à qui il donne leur chance.

Tous les duos contenus dans cet album sont virtuels. Aucun des chanteurs reggae n’a rencontré le chanteur raï qui lui donne la réplique ?
Non, pas encore, mais on en est pour l’instant à la première phase du projet. Nos moyens financiers nous empêchaient de pouvoir emmener quinze Algériens en Jamaïque. La technologie nous a permis d’arriver à un résultat qui donne envie de continuer. Les artistes veulent maintenant concrétiser sur scène ce mariage de genres. La deuxième phase, sera donc une tournée des festivals en 2002, sur laquelle travaille actuellement Martin Meissonnier et un tourneur.

Propos recueillis par Patrick Labesse

Album : Big Men : Raï Meets Reggae (Tabou1/ Virgin)

Big Men Reggae Meets Raï (Virgin)
Intik La Victoire (Sony Music)
Cheb Tarik Metisstyle (Atoll Music)
Gnawa Diffusion Bab El Oued Kingston (Musisoft)
Orchestre National de Barbès “ Poulina (Virgin)
Sawt El Atlas Donia (Sony Music)
Cheb Mami Dellali (Virgin)
Brahim Dans quel Monde on vit ?

* Résidence de Fela à Lagos (Nigeria)où il vivait au milieu de ses femmes, de sa cour et où se trouvait son fameux club, le Shrine.