Mali K7, l'usine à rêves

Après avoir été le disquaire lyonnais branché punk-rock au début des années 80, Philippe Berthier s’est installé à Bamako, il y a un peu plus de dix-huit ans. Il y a monté la seule structure de distribution et de reproduction de cassettes du pays, ainsi qu’un studio d’enregistrement avec l’aide d’Ali Farka Touré. Grâce aux arrangements d’Yves Wernert, ancien bassiste nancéen, MaliK7 a lancé tous les artistes maliens qui ont tenté l’aventure afro-électro et notamment Issa Bagayogo, surnommé "Techno Issa" au Mali. Visite.

Un Français à la tête de l'entreprise malienne

Après avoir été le disquaire lyonnais branché punk-rock au début des années 80, Philippe Berthier s’est installé à Bamako, il y a un peu plus de dix-huit ans. Il y a monté la seule structure de distribution et de reproduction de cassettes du pays, ainsi qu’un studio d’enregistrement avec l’aide d’Ali Farka Touré. Grâce aux arrangements d’Yves Wernert, ancien bassiste nancéen, MaliK7 a lancé tous les artistes maliens qui ont tenté l’aventure afro-électro et notamment Issa Bagayogo, surnommé "Techno Issa" au Mali. Visite.

Au bout d’un petit chemin de terre, « derrière le goudron et la station Shell », un petit panneau jaune et bleu indique modestement la direction de l’unique usine de cassettes du Mali, MaliK7. Ici, point de stock à perte de vue, de bureaux flambants neufs ou d’objets promotionnels. Une simple bâtisse abrite les machines de pressage de cassettes et de pochettes (souvent fignolées à la main), les bureaux, le magasin et l’accueil de MaliK7, la maison de disques du célèbre Ali Farka Touré, de Lobi Traoré ou encore de Neba Solo.

Un vieux poste crachotte un hit d’Alpha Blondy, repris par la personne de l’accueil, occupée à découper des pochettes de cassettes, sous des posters d’Oumou Sangare. A 850F CFA la cassette (soit 8,50 francs, 1,30 euros ), il faut faire simple et efficace. Depuis 1992, les prix n’ont pas bougé malgré la déflation du franc CFA et l’augmentation du prix des matières premières (courant électrique, papier).

De l’autre côté de la route, s’échappent les mélopées électro-traditionnelles de Moussa Koné (guitariste d’Ali Farka Touré) qui répète avec Issa Bagayogo, au Studio Bogolan, le studio de MaliK7 monté par Philippe Berthier. Depuis une quinzaine d’années, ce Lyonnais a vu la production musicale du pays évoluer. Plusieurs studios se sont construits. Des producteurs maliens et étrangers sont arrivés. De plus, un bureau de droits d’auteurs affilié à la SACEM (Société française des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique) a été créé. Mais les acteurs du marché musical ne reçoivent toujours aucune aide à la production.
Si la société ne produit aujourd’hui que six à sept albums par an, elle distribue en revanche tous les artistes maliens (soit une vingtaine de nouveaux albums chaque mois), et fournit aux marchés, les albums des stars étrangères du moment (Janet Jackson ou Mariah Carey, Whitney Houston) dont il assure la distribution locale.
Rencontre avec le chef d’une entreprise musicale où une quinzaine de personnes pressent les rêves de beaucoup de Maliens…

Comment un Lyonnais se hisse-t-il à la tête de la production des cassettes du Mali ?
Je suis venu par hasard au Mali, en 1982, pour voir des amis. Lorsque je suis rentré à Lyon où j’avais des magasins de musique punk-rock, j’ai eu le blues : je voulais vivre en Afrique. J’ai pris la route en voiture pour traverser l’Europe et le Nord de l’Afrique. Je suis resté trois mois en Algérie et je suis arrivé à Bamako en janvier 1985. J’ai d’abord travaillé dans une grosse entreprise française avec l’idée de monter une structure ici. Je suis parti quelque temps travailler au Zaïre, puis je suis rentré en France, acheter du matériel pour monter un studio. Fin 1988, j’ai donc monté le premier studio d’enregistrement multipistes du Mali, à Bamako. Avant, le pays ne disposait que du studio deux pistes de l’ORTM, la radio nationale malienne. Puis, il a fallu aussi créer une structure qui puisse fabriquer des cassettes. Sur le marché, il n’y avait que des cassettes pirates qui venaient de l’étranger. Un an plus tard, j’ai donc monté une structure de reproduction de cassettes qui s’appelait Ou Bien Productions. En 1992, on s’est associé avec la maison de disques EMI qui avait aussi des filiales en Côte d’Ivoire, au Nigeria… mais elle s’est totalement retirée du continent (sauf en Afrique du Sud) en 1995. A cette époque, je me suis donc associé avec Ali Farka Touré, qui venait de recevoir un Grammy Award, pour monter MaliK7.

Votre plus gros problème reste la piraterie. N'étiez vous pas près de fermer boutique à cause de la cela ?
Fin 1999, on a été obligé de fermer MaliK7 pendant un mois et demi parce qu’on était au chômage technique. Cela a créé une crise nationale ! Je suis passé au journal télévisé, les artistes ont fait une marche et sont allés voir le Premier ministre de l’époque, il y a eu une grande conférence nationale entre producteurs, artistes, policiers, douaniers. Cela n’a pas réglé tous les problèmes, mais cette crise a permis une prise de conscience.
Depuis un an, il y a un léger mieux parce que la douane a décidé d’appliquer des règles strictes à tous les produits qui entrent au Mali. Cela a permis de faire baisser la piraterie. Nous avons même coincé un pirate à qui l’on a fait un procès avec une quinzaine d’artistes. Nous l’avons gagné, mais la procédure est actuellement en appel.

Qu’est ce qui a changé dans le paysage musical malien depuis votre arrivée ?
Le Mali est un pays où il y beaucoup d’artistes et beaucoup de styles différents du Nord au Sud, entre la musique tamachek, ou wassoulou, mandingue, peule, ou dogon. La musique du Nord marche beaucoup plus à l’extérieur du Mali que dans le pays, mais il y a beaucoup d’autres styles qui ne sont pas connus à l’étranger.
Quand je suis arrivé, la grosse tendance c’était les griots, alors qu’aujourd’hui ces productions ne représentent plus la majorité de ce qui sort au Mali. La musique a évolué : il y a de nouveaux styles comme le hip hop, la musique électronique d’Issa Bagayogo ou Nahawa Doumbia. Il y a de plus en plus de gens qui cherchent à innover. Je pense que c’est un peu nous qui avons fait bouger les choses grâce à notre studio, et parce que nous avons fait découvrir d’autres musiques aux gens.

Au sein de ce riche vivier musical, comment choisissez-vous les artistes que vous produisez ?
Nous distribuons des centaines d’artistes, mais nous n’en produisons qu’une dizaine par an. On cherche des talents originaux bien sûr, mais aussi des gens capables de créer un nouveau son et de s'ouvrir. On a par exemple une jeune chanteuse dogon, Dene Issebere, qui touche à différents styles. Un de mes projets serait de faire une musique dogon moderne.

La promotion des artistes est-elle facile ?
C’est beaucoup plus facile qu’en France car il n’y a qu’une seule télévision et très peu de radios, donc on se connaît facilement. Ce sont plutôt eux qui sont demandeurs de musiques. Il est donc très aisé de faire passer un artiste à la télévision, à la radio ou dans la presse. Ce qui est plus compliqué, c’est de développer la carrière de nos artistes à l’international. C’est pour cela que je vais au MIDEM tous les ans, grâce à l’Agence Internationale de la Francophonie. Cela m’a permis de sortir des titres sur des compilations étrangères et surtout de signer un contrat international avec le label américain Six Degrees pour Issa Bagayogo, par exemple.

Quelles sont vos meilleures ventes actuellement au Mali ?
Cette année, nous avons vendu environ 900.000 cassettes. Celles qui ont le mieux marché sont celle d’Oumou Sangare (plus de 100.000 exemplaires, c’est la plus grosse vente de tous les temps au Mali), celle de Ramata Diakité (80.000) et celle d’une griotte qui faite fureur en ce moment, Mah Kouyaté (80.000).

Sur quels points de ventes distribuez-vous vos cassettes ?
Nos cassettes sont essentiellement distribuées par le secteur informel, dans des petites boutiques ou sur les marchés. Mais à Bamako, un vrai magasin de disques, Musicland, vient d’ouvrir. Il est situé en centre ville. Là, on peut acheter des disques et des cassettes. C’est le seul endroit où l’on peut acheter les Beatles comme Amy Koita. On y trouve aussi des CDs, qui se vendent de plus en plus… mais ils sont aussi souvent piratés.