Joyeux réalistes

Dix ans après les débuts de la Tordue et autres Têtes Raides, le courant dit "néoréaliste" de la chanson française se porte bien ! Solidement amarrés aux comptoirs des bars, Debout sur le Zinc, Les Ogres de Barbak ou Marcel et Son Orchestre, se sont nourris de rock alternatif, de mélodies slaves, tziganes ou de musette. Ils importent désormais leur humour et leur énergie festive sur de nombreuses scènes.

Debout sur le Zinc, Les Ogres de Barbak, Marcel et Son Orchestre

Dix ans après les débuts de la Tordue et autres Têtes Raides, le courant dit "néoréaliste" de la chanson française se porte bien ! Solidement amarrés aux comptoirs des bars, Debout sur le Zinc, Les Ogres de Barbak ou Marcel et Son Orchestre, se sont nourris de rock alternatif, de mélodies slaves, tziganes ou de musette. Ils importent désormais leur humour et leur énergie festive sur de nombreuses scènes.

Debout Sur le Zinc

La salle est bondée, les murs moites témoignent de l'énergie déployée des deux côtés de la scène. Visiblement, le public qui hurle à tue-tête debout, a apprécié la programmation "territoire de la chanson" de l'ouverture du Festival De Marne, avec Agnès Bihl, Nicolas Jules, et en fin de soirée la prestation très appréciée des Debout sur le Zinc. C'est d'ailleurs grâce à ses centaines de performances, laissant des souvenirs impérissables dans les mémoires des spectateurs, que le groupe Debout Sur Le Zinc a bâti sa renommé.
Malgré son nom et certains titres peu équivoques comme Plein Comme Une Barrique, cette formation à trois voix (les chanteurs prennent le micro à tour de rôle) cache une sensibilité rare et des textes intelligents. Le public ne s'y trompe pas. Si les spectateurs entonnent les paroles avant les chanteurs ou invectivent les musiciens pendant le concert, c'est bien parce qu'au fil des dates, les fans sont devenus des copains.

En six ans, cette joyeuse clique, née de la fusion entre un groupe de rock et un autre de folk irlandais, a effectivement écumé nombre de troquets, tavernes, whisky-club, et autres estaminets. Puis, ces piliers de comptoir ont assuré les premières parties de Louise Attaque, des Têtes Raides, des Garçons Bouchers, de Dolly, de la Tordue avant de participer au Printemps de Bourges ou au festival d'Avignon. Même si les bars sont loin aujourd'hui, ils ont néanmoins permis au sextet de cultiver spontanéité, générosité ... Et un sérieux goût pour la fête. Bars et rue obligent, ces suppôts de Bacchus ont dû se munir d'instruments légers et maniables pour accompagner leurs chansons un peu partout. Comme leurs aînés des Têtes Raides, ils swinguent musette au son du violon tzigane, de l'accordéon de Paname, d'une guitare stridente, d'un banjo irlandais, ou d'une clarinette klezmer. Le tout accompagné d'un duo contrebasse-batterie déjanté.

Pour la plupart autodidactes, les Debout sur le Zinc ont été autant influencés par le rock alternatif que par Brassens ou les musiques d'Europe Centrale. S'ils affirment aujourd'hui faire "de la chanson française teintée de musique traditionnelle, avec des accents rock", certains ne se sont pourtant penchés que tardivement sur le patrimoine tricolore. Ainsi Fred, l'accordéoniste, avoue qu'il a longtemps trouvé le piano à bretelle, ringard.

Même si leurs instruments viennent d'ici et d'ailleurs, les Debout sur le Zinc chantent uniquement en français, ce qui ne les empêche pas de s'exporter en Europe de l'Est. Leurs textes, pleins d'humour, sont proches des poésies de Prévert ou des dialogues cinématographiques d'Audiard. Entre fiction et réalité, ils y tricotent les joies et les peines de l'amour, décortiquent la condition humaine, mais abordent aussi des thèmes plus légers comme le métro ou (à l'instar de Sanseverino) les embouteillages parisiens ("Homobiliste je te reconnais /(...) Je ne crierai plus au conduira-t-on/ Je ne crierais plus tous ces noms / D'oiseaux"). La qualité de leur dernier album prouve qu'ils ont parfaitement su canaliser l'énergie et l'ivresse délivrées sur scène et sur les zincs pour la restituer avec brio en studio.

Les Ogres De Barback

L'histoire de ce groupe s'écrit comme un conte enfantin : "Il était une fois, dans une petite maison une famille de musiciens. Après une enfance bercée de chanson française puis de rock alternatif, les quatre frères & sœurs rassemblèrent leurs talents et se mirent à chanter. Fred (accordéon, chant), Mathilde (piano, flûte), Samuel (guitare, violon) et Alice (violoncelle, contrebasse) partirent à l'aide de leurs chansons réalistes mêlées d'ambiances tziganes à l'assaut de la rue, des troquets, puis des salles de concerts. Et ils eurent beaucoup d'enfants ..." Le premier vit le jour grâce à 300 souscripteurs qui ont permis au groupe de réunir les fonds nécessaires pour auto-produire un album tiré à 2000 exemplaires. Enregistré à la maison, Rue du Temps séduira finalement à 15.000 acheteurs. De quoi donner envie de continuer à écrire et à jouer.

Agés de 22 ans en moyenne, ces croquemitaines de la chanson française ont alors enfourché leurs bottes de sept lieues et dévoré des kilomètres sur la plupart des routes de France et de Navarre. De Toulouse à Ivry, en passant par Brest ou la Bosnie, ils ont fait ripaille dans des centaines de salles (Printemps de Bourges, Francofolies, Elysée-Montmartre, ...) et ont par la suite, enregistré trois nouveaux albums dont le dernier est intitulé Croc'Noces.

Comme Debout Sur Le Zinc, Marcel et Son Orchestre mais aussi les Têtes Raides ou la Tordue, les Ogres de Barback ont privilégié la scène et le contact direct avec leur public plutôt que le show business et les paillettes. Comme ces autres groupes, ils n'apparaissent pas non plus sur les pochettes de leurs albums, et sont représentés par des petits dessins humoristiques. Revendiquant le droit à l'expression artistique avant tout, le groupe a d'ailleurs dressé divers ponts artistiques, notamment au sein de La Caserne Du Bossut "un lieu de fabrique pour les artistes " à Pontoise, en banlieue parisienne. Ils y partagent les 44.000 mètres carrés d'une ancienne caserne militaire désaffectée, avec des peintres, des sculpteurs, une dizaine de compagnies théâtrales et deux cirques. Les échanges culturels ogresques se font aussi pendant les tournées, notamment sous le chapiteau Latcho Drom. Cette salle de spectacle itinérante, regroupe une quinzaine de compagnies autour d'un projet : créer un lieu de convivialité basé sur l'échange, le partage et le voyage. Les Ogres s'apprêtent d'ailleurs à repartir sur les routes pour déverser leurs chansons inspirées de rythmes "manouches", d'accordéon "titi" ou de fanfare tzigane avec un autre groupe français, Les Hurlements de Léo. Ensemble, au printemps 2002, ils iront à la rencontre de photographes, de comédiens et de peintres en Europe de l'Est.

Ici point d'opération marketing, ni de rock star : ce sont les émotions, le goût du voyage et le cœur qui parlent, comme dans les chansons des Ogres. Des choses graves peuvent se glisser sur un air de valse-musette, à l'image du titre Rue de Paname ("les touristes, les vieillards/ aiment bien s'promener le long des grands boul'vards/ Ils achètent des souv'nirs des tours Eiffel en plastique/ les saltimbanques les font rire mais faudrait qu'on leur explique/ Qu'il y a d'la merde partout, de la drogue/ et surtout des jeunes en galère qui trafiquent la misère"). Léo Ferré et Brassens ne sont pas loin, même si pour les Ogres, "rebelle Afghan" peut rimer avec "salut ô partisan" autant que "Peuple Corse" peut rimer avec "Crazy Horse".

Marcel et Son Orchestre

A force de railler les stars du rock tout en inondant les scènes françaises de leur cocktail humoristique à base de ska punk reggae soul techno disco, Marcel et Son Orchestre est finalement devenu un vrai groupe. Cela fait plus de 10 ans, que ces ch'tis gars du Nord (Pas-de-Calais) nourris de rock alternatif, importent le Carnaval de Dunkerque sur scène. Chez eux, point d'accordéon ou de banjo, mais un look mâtiné de Deschiens et de Michel Polnareff. Attifés comme des épouvantails, ces sept fous furieux se moquent ouvertement du milieu de la musique, des français moyens, de la télévision et de la société de consommation. Ils n'avaient pas prévu que le succès de leurs performances délirantes leur permettrait peu à peu de devenir professionnels. Aujourd'hui, ils ont déjà 4 albums à leur actif. Le dernier, intitulé Si t'en reveux, y'en ren'a, distille toujours le même humour déjanté qui a fait le succès du groupe sur scène. Pour le coup, leurs chansons sont tantôt hyper réalistes et tantôt plus absurdes ("On f'sait du tunning/ Sur les parkings en jogging/ On décorait de pépère Kinder/ la plage arrière"). Seuls les Marcel peuvent oser un Ni Dieu mais Mettre ou menacer d'un Méfie-te du 62! (numéro du département du Pas-de-Calais).

Dans ce nouvel opus, Les Marcel pratiquent sans relâche la dérision, expriment leur goût de la fête et se situent encore "entre Bourvil et Metallica". La rythmique est peut-être un peu plus assise grâce à un nouveau batteur, le patrimoine ska et rocksteady plus présent que dans leurs précédentes compositions, avec une section cuivre impeccable et des guitares bien acérées. Toutefois, malgré cette inflexion vers la Jamaïque des années 50, les Marcels sont toujours plus proches de l'Orchestre du Splendid que des Wailers, toujours plus férus de Picon-Bière que d'herbe.

Les Ogres De Barback Croques Noces (Irfan le Label) 2001
Debout Sur le Zinc L'Homme à tue-tête (NextMusic)  2001Marcel et Son Orchestre Si t'en reveux, y'en ren'a (Wagram) 2001