Khaled aux Etats-Unis

Alors que vient de se terminer sa grande tournée américaine, une première fois annulée en septembre 2001 suite aux attentats, Khaled nous raconte les circonstances de ce tour d'Amérique un peu particulier.

Tournée américaine pour l'artiste algérien

Alors que vient de se terminer sa grande tournée américaine, une première fois annulée en septembre 2001 suite aux attentats, Khaled nous raconte les circonstances de ce tour d'Amérique un peu particulier.

En septembre 2001, Khaled doit effectuer une tournée aux Etats-Unis avec la star égyptienne Hakim et l'Iranien Andy (photo ci-contre). Dans les jours qui suivent les attentats du 11 septembre, redoutant l'amalgame d'une part, et par respect du deuil d'autre part, les artistes et leurs équipes décident de tout annuler. Jusqu'au 2 février 2002 où le chanteur de raï algérien, cette fois avec Hakim seulement, entame cette série de concerts. C'est un vrai succès.

Trois semaines plus tard, le dimanche 24 février, nous sommes sur Broadway avenue, downtown Los Angeles, à l'Orpheum Theater. Khaled se prépare à rentrer sur scène devant un public angelinos. C’est son deuxième soir dans la cité californienne et sa dernière séance avant de conclure sa tournée aux Etats-Unis. Le public se chauffe dans la salle en écoutant Hakim. Pourtant, ils sont venus pour Khaled, the King of Raï. La peur au ventre - il n’a pas mangé de la journée, le trac lui triturant les entrailles - , Khaled répond à nos questions sans peur et sans reproche.

Ce dernier concert de votre tournée américaine était initialement programmé en septembre 2001 au Greek Theater à Los Angeles ? Que s’est-il donc passé ? Les attentats du 11 septembre ont bien évidemment été la cause de l'annulation de la tournée de septembre. J’avais peur des répercussions. Je ne peux en aucun cas me produire dans un endroit secoué par des problèmes politiques. Cela ne correspond pas à ma musique et au message de paix et de joie que j’essaie de transmettre. C’est pour des raisons similaires que je n’ai pas chanté dans mon pays en Algérie depuis 15 ans. Après le 11 septembre, nous avons tous décidé d’un commun accord de reporter la tournée américaine à une date ultérieure afin de respecter le deuil de toutes ces vies disparues. De plus, cette attente m’a fait beaucoup réfléchir et a renforcé mon désir de faire passer à nouveau un message d’amour.

Quel a été votre itinéraire ? Nous avons entamé la tournée début février. Je suis arrivé un peu avant mes musiciens pour participer à un sommet économique en présence des chefs d’Etat du monde entier à New York. J’ai eu la chance de rencontrer Quincy Jones et d’interpréter en duo avec Noa, Imagine de John Lennon¹. J’en garde un merveilleux souvenir. Puis, j’ai pris la route de l’Ouest en passant par Washington, Detroit, Chicago et même le Canada, où nous avons joué à Montréal et à Toronto. Ce périple a duré pratiquement un mois. Los Angeles est notre dernier arrêt avant le retour vers la France.

Comment a réagi le public américain ? Contrairement à mon dernier passage en 1993 à Central Park, le public américain a cette fois-ci répondu à l’appel. Il ne s’agissait plus seulement des communautés maghrébines mais bien d’Américains dansant au son du raï. J’ai eu le sentiment de revivre mes premiers concerts en France.

Après la France, avez-vous envie de conquérir les Etats-Unis ? Non pas vraiment. Mon but est de prouver que la musique est sans frontières. Ce pays est composé d’un mélange de cultures et d'origines. Il est donc toujours intéressant de marier les différentes cultures. De plus, on ne peut ignorer un tel marché, qui est par essence la Mecque du show-business. Il faut essayer en revanche de renverser les rôles, c’est-à-dire de pénétrer leur territoire au lieu de se faire bouffer en permanence par leurs produits. J’en ai marre de constater que la France - et le reste de la planète d’ailleurs – déroule son tapis rouge dès qu’un petit rappeur connu ou pas débarque chez nous. Il est temps de réagir et de prouver notre talent. Je n’ai une seule quête : la défense de la musique à travers le monde.

Vous avez travaillé avec des producteurs de renommée internationale, tels que Don Was, Philippe Eidel, Michael Brook… Les collaborations sont-elles vitales pour votre processus de création ? Oui, j’en ai besoin car elles me nourrissent. C'est une oreille et un regard extérieurs. Il est très difficile pour un musicien de se renouveler en permanence. Après avoir créé deux ou trois titres, on tombe facilement dans le piège de refaire la même chose. C’est complètement involontaire et inconscient. Et c’est la raison pour laquelle, il faut savoir s’entourer de producteurs talentueux. Dans le cas de Don Was, je l’avais choisi dans un but très précis : composer un morceau,Didi, à forte résonance américaine pour séduire le public français. Le titre a cartonné et la France m’a adopté. Quatre ans plus tard, j’ai travaillé avec Philippe Eidel. Bien que Breton, c’est un type complètement shooté à la musique orientale. Cette collaboration a donné le jour au magnifique titre Sahra. Chaque nouvelle rencontre avec un producteur est un terrain d’échange magnifique et constructif. Nous parlons le même langage universel qui est celui de la musique.

Rachid Taha déclarait que le raï avait dépassé son heure de gloire et c’est pour cette raison qu’il essayait de faire évoluer sa musique. Qu’en pensez-vous ? Le raï ne disparaîtra jamais, croyez-moi. Imaginez un peu la disparition du rock'n'roll ou du reggae, c’est impossible ! On ne peut se débarrasser d’une musique aussi facilement. Je voyage beaucoup et ces rencontres avec différentes cultures me permettent de mélanger les genres sans pour autant trahir le raï. Tout est une question de dosage. Il y a des instruments qui ne se marient pas avec mon style de musique Savoir introduire les instruments adéquats est la clé afin de ne pas dénaturer le raï.

Pourquoi avez-vous attendu quinze ans avant de rechanter en Algérie ? Le raï est une musique de fête. Je ne voulais en aucun cas militer ou chanter pour une cause politique. A l’époque, personne ne voulait écouter cette musique qui était censurée sur toutes les radios et télévisions en Algérie. Aujourd’hui, elle s’est transformée en un mythe à travers tout le Maghreb et le Moyen-Orient. Je suis devenu malgré moi le porte-parole du raï car j’ai eu l’idée de le faire sortir hors de ses frontières pour en faire partager le monde extérieur.

Quel est le vrai message du raï ? Faites l’amour, pas la guerre. Le raï chante les choses de la vie, la famille. Il n’y a aucun message agressif et négatif.

A l’origine, le raï était chanté par les femmes. Pourtant aujourd’hui, on ne connaît que des chanteurs de raï… Faudel, Cheb Mami… C’est vrai, il faut croire que nous sommes un peu machos ! Il y a deux ou trois générations, la femme chantait le raï et donc chantait à la gloire de l’homme en utilisant des métaphores. C’est désormais l’inverse. On ne cite jamais la femme, on la décrit. C’est toute la beauté de cette musique, son pouvoir érotique et sensuel. J’essaie en outre de la faire évoluer en m’inspirant des goûts du public et des nouvelles tendances.

Que pensez-vous du terme de world music qui a été inventé pour rassembler les musiques du monde ? J’ai horreur de cette expression. Je vivais déjà en France lorsque ce concept a été créé entre autres par Peter Gabriel. Il est vrai qu’à ce moment-là, cela nous a permis à des artistes comme Youssou N’Dour et moi-même de nous faire connaître et nous faire accepter. Mais la musique appartient au monde, sans aucune frontière. J’ai le sentiment qu’on a inventé ce concept dans le but de diviser pour mieux régner. En partant de ce principe, pourquoi ne pas intégrer la techno dans la world music car après tout, la techno vient du Maroc et a été récupérée par les Anglais et les Américains. Au début de ma carrière en France, j’allais souvent flâner dans les magasins de disques et mes albums étaient répertoriés dans la section world music. Quelques années plus tard, comme par magie, je me suis retrouvé dans la catégorie des chanteurs français. C’est n’importe quoi ! Si vous voulez mon avis, le terme world music, c’est essentiellement, et une fois de plus, une question de fric dans le monde du show-business. On ne chante plus avec l’âme, on chante pour le succès, la gloire et l’argent. Où sont passés les Piaf, les Brel ? Qu’avons-nous fait à la musique ?

Propos recueillis par Karine Weinberger

¹ Lors d'un concert privé au Waldorf Astoria le 31 janvier.