Franck Monnet en résidence

Du 8 au 31 mars, le chanteur bordelais pose ses valises au théâtre Antoine Vitez d'Ivry-sur-Seine, en banlieue parisienne. Une manière de développer la création et le spectacle vivant que l'on appelle une résidence et dont la paternité revient à la municipalité d'Ivry. Explications.

Ou comment créer confortablement

Du 8 au 31 mars, le chanteur bordelais pose ses valises au théâtre Antoine Vitez d'Ivry-sur-Seine, en banlieue parisienne. Une manière de développer la création et le spectacle vivant que l'on appelle une résidence et dont la paternité revient à la municipalité d'Ivry. Explications.

Un banc, un réverbère, trois hommes en costard avec pochette blanche. Ils se jaugent un long moment puis sans hâte, l'un avance sa batterie, l'autre apporte sa guitare. Statique, Franck Monnet entame son spectacle avec Molidor aux intonations toutes tropicalistes suivie d’une orchestration rétro pour Mes pompes neuves. Une formule plus électrique que celle de son précédent spectacle, aux Déchargeurs, et pour laquelle le chanteur a spécialement composé une quinzaine de chansons. Des textes comme des conversations, des chroniques amoureuses avec une douceur et une légèreté dans la voix qui rappelle un Caetano Veloso ou un Chris Isaac. Et puis, Franck Monnet a un gros défaut : il chante juste, toujours dans la bonne tonalité. Cela mérite d'être souligné.

Un show plein d’humour qui trouve son unité grâce à la mise en scène attentive de Ken Higelin. “Scéniquement, je ne suis plus le guitariste-chanteur qui ne bouge pas, raconte Monnet. Nous avons l'opportunité avec ce petit scénario d'avoir un peu de recul. Pour mettre en ironie des chansons un peu tristes, j'avais les blagues que j'utilisais entre les chansons mais avec cette formule, je m'appuie sur une mise en scène plus élaborée qui sert à donner un angle à tout cela. Avec trois semaines de répétition, cela nous permet de repartir à zéro et de ne pas recommencer les délires d'avant”.

C’est son producteur et tourneur, Olivier Poubelle, d’Astérios Productions qui a contacté le théâtre d’Ivry-sur-Seine. Résultat : trois semaines de répétition dans les lieux, et un spectacle finement rôdé qui devrait attirer les professionnels. Un appel d’air aussi du côté des maisons de disques, le chanteur ayant été remercié par la sienne, Tôt ou Tard : "J'ai eu le choix entre partir ou pas rester" avoue Franck Monnet non sans humour. Et d'évoquer pudiquement un changement de direction au sein de Warner, et ce malgré un second album, les Embellies, aux échos élogieux et une participation remarquée au dernier album de Vanessa Paradis. En somme, une résidence qui ne peut être que bénéfique : “Elle sert à asseoir les chansons dans leurs arrangements, dans leurs orchestrations et moi j'envisage la scène sous une autre angle, cela me permet de faire un vrai spectacle de chansons et pas seulement un concert où les chansons s'enchaînent et où il faille raconter sa vie entre les morceaux".

Dans son bureau, au-dessus du théâtre, sa directrice, Leïla Cukierman s’entretient avec Jean-Michel Boris, le programmateur de l’Olympia, qui s’excuse de ne pouvoir être là pour la première mais qui lui promet de venir écouter Franck Monnet dans la semaine. Au mur, derrière elle, des photos de Colette Magny. Entretien :

"La mairie d'Ivry m'a demandé, il y a une douzaine d'années, confie t-elle, de faire une analyse de la situation de la chanson. Il faut d’abord replacer le contexte historique : c’est une municipalité qui avait en son sein des élus nationaux, qui a fait des choix culturels très forts dans les années 70. Elle a tissé de véritables relations avec des chanteurs engagés politiquement, dont Jean Ferrat, citoyen d'honneur de cette municipalité communiste. En tant que chargée de mission, mon analyse est partie du principe suivant : il fallait des moyens de diffusion d'une part et une aide à la création d'autre part, les artistes ayant des difficultés à faire tourner leur spectacle et à entrer en relation avec leur public lorsque le facteur disque ne joue pas son rôle. J'ai préconisé ces deux pistes-là, qui ont été validées et retenues par les élus de la ville d'Ivry."

Quels sont ces moyens ?
Nous avons alors entamé dès 1989 une politique de diffusion dans différents quartiers de la ville, pour un certain nombre d'artistes comme Chanson Plus Bifluorée, Zaniboni, que l'on a promus. Puis on a installé une politique d'aide à la création. Concrètement, cela veut dire aider le spectacle à naître sur le plan technique, avec des répétitions et une ou deux représentations. On a eu ainsi Jacques Haurogné, Juliette ou plus récemment, Sarclo, Xavier Lacouture, Michèle Bernard ou Allain Leprest. On s'est vite rendu compte qu'il fallait augmenter le travail d'aide à la création devenu entre temps résidence dans la mesure où il existait déjà des résidences pour la danse, le théâtre, et le jazz en France mais rien en chanson. Il n'y avait pas de raison de ne rien faire pour la chanson qui est aussi un art du spectacle vivant, non ?

Concrètement, comment cela se traduit-il ?
Comme un art du spectacle vivant. On s'est dit que non seulement, il fallait que les artistes répètent dans le lieu, avec le lieu, qu'ils crééent une mise en espace, qu'ils crééent les lumières, le son et que ces répétitions durent dans le temps pour que l'on puisse faire un travail de presse en direction des diffuseurs et des publics. Ainsi le bouche à oreille a le temps de fonctionner, la presse a également le temps de faire son travail. Au cours de cette saison, nous organisons aussi des ateliers d’écriture pour que les enfants apprennent à écrire une chanson. L’artiste va de cette façon à la rencontre d’autres publics.

Comment est financé un tel projet ?
Les financements sont divers, provenant notamment du ministère de la culture, qui en 1996 a annoncé qu'il labellisait ces projets, et en particulier celui du théâtre d'Ivry. Une quinzaine de résidences de ce type en bénéficient depuis, à Mâcon, Trappes, Vernouillet ou Montpellier. Une aide substantielle de 100.000 francs est allouée par le ministère de la culture sans compter les aides du conseil général du Val de Marne.

Quels sont vos critères pour choisir l'artiste en résidence ?
Cela ne peut être un artiste qui démarre. Concernant Franck Monnet avec lequel je suis en contact depuis mai dernier, il a un réel talent d'auteur, a déjà deux albums à son actif et il a déjà un producteur tourneur. Parmi ceux dont je suis la carrière depuis longtemps, j'estime qu'être au théâtre d'Ivry, c'est les aider à passer une étape de leur carrière, sans la régler, et une étape artistique car nous leur offrons des moyens techniques et professionnels concrets. La première artiste en résidence était Juliette en 1991. Celui de l’année dernière était Xavier Lacouture et nous connaissons déjà le prochain qui sera Romain Didier. L'artiste est donc désigné une année à l’avance, et ce pour une saison.

Quels sont vos atouts et vos projets ?
Nous sommes bien situés géographiquement, aux portes de Paris, et nous nous concentrons sur une résidence par saison, ce qui est insuffisant. J'aimerais par exemple faire à la fois des artistes en émergeance et des artistes en continuité de carrière. Par exemple Xavier Lacouture, qui est un artiste qui, lui, a besoin de réaffirmer des choses sur le plan artistique, de les développer et de les redéployer sur le plan professionnel. Une quinzaine de résidences de ce type existent en France mais sans véritablement de diffusion. En matière de résidence, nous sommes le nec plus ultra au vu de notre position géographique qui nous permet finalement de prendre le plus de risque possible. En clair, une scène de province peut difficilement s'offrir ce luxe. Nous en avons eu l'initiative, et peut être une reconnaissance.

Connaissez-vous le souci de rentabilité ?
(Sourire de Leïla Cuckerman...) Vous savez, le souci de rentabilité lorsqu'on fait du spectacle vivant, c'est très aléatoire. En revanche, il y a un facteur intéressant, c’est de constater, par exemple en période électorale, que les gens qui sont dans le milieu associatif, qui font de la politique et qui sortent, sont en général les mêmes. Ceux qui se mobilisent et ont une vie sociale, ne peuvent donc se dédoubler et forcément, cela s’en ressent dans les entrées du théâtre.

Votre position de précurseur a-t-elle suscité des vocations ?
Il fut une période où je recevais des coups de fils tous les jours pour me demander des conseil sur le montage d'une résidence... J'ai fait à ce titre de la formation pendant longtemps, même si cela s’est calmé. Parmi les appels d’artistes, certains ont bien évidemment compris qu'Ivry était un enjeu, une stratégie, une étape, et que tout le monde ne pouvait pas le faire. On ne pourrait plus faire une artiste comme Juliette, elle n'a plus besoin de nous. Je ne vois pas la résidence comme un tremplin mais plutôt comme une étape et c'est là où le choix de l'artiste est difficile.

Jusqu'au 31 mars au Théâtre Antoine Vitez d'Ivry s/Seine (01 46 70 21 55)