Mali Music de Damon Albarn

Lorsque la célèbre ONG britannique Oxfam demande à Damon Albarn (voix de Blur et cerveau de Gorillaz) de la représenter au Mali, le chanteur choisit de faire un disque avec quelques artistes du pays (Toumani Diabaté, Afel Bocum, Ko Kan Ko Sata Doumbia, …). Le projet aurait pu donner un ovni commercial insipide, mais c’est un carnet de voyage musical surprenant.

Le chanteur de Blur séduit par la musique malienne

Lorsque la célèbre ONG britannique Oxfam demande à Damon Albarn (voix de Blur et cerveau de Gorillaz) de la représenter au Mali, le chanteur choisit de faire un disque avec quelques artistes du pays (Toumani Diabaté, Afel Bocum, Ko Kan Ko Sata Doumbia, …). Le projet aurait pu donner un ovni commercial insipide, mais c’est un carnet de voyage musical surprenant.

«Les Maliens sont tous des virtuoses de leurs instruments ou d’impressionnants chanteurs. Je suis là en tant que musicien stagiaire»… Paroles humbles, regards respectueux et la pop star britannique du moment, Damon Albarn, s’efface pour laisser jouer les neuf musiciens tout juste arrivés du Mali dans le prestigieux théâtre Barbican de Londres, bourré à craquer. «Ils m’accompagnent autant que je les accompagne» précise l’hôte londonien qui vient présenter la version live du nouvel opus réalisé entre le Mali et Londres.

La plupart des spectateurs sont venus voir le dernier caprice de l’enfant terrible du rock anglais archi connu outre-manche. Après avoir écoulé plusieurs millions d’albums de pop au sein du groupe Blur, Damon Albarn a récemment surpris son public avec le projet Gorillaz, qui prend un virage hip hop et dub, sur lequel il a invité d’autres artistes, notamment le cubain Ibrahim Ferrer.

Finalement le public anglais, qui connaît peu la musique malienne «à part peut-être Ali Farka Touré et Salif Keita» souligne Nick Gold (producteur des albums d’Ali Farka Touré et Oumou Sangare), va se laisser séduire par les stars africaines qu’il découvre. Sur scène, la magie opère peu à peu avec les musiciens anglais (deux claviers, un batteur, un bassiste, un guitariste et Albarn à la guitare et au mélodica) visiblement fascinés par leurs homologues maliens. Face à ce public habitué aux machines bien huilées du rock, Afel Bocum croit devoir s’excuser du temps pris pour accorder les instruments: «il faut les dorloter, ici il fait froid». Et peu à peu le balafon de Neba Solo, la calebasse d’Hama Sankare, le N’goni de Ko Kan Ko Sata Doumbia et la voix d’Afel Bocum enflamment la salle.

Un son inédit

Damon Albarn prend le mélodica ou pose sa voix chaude sur cet ultime melting-pot musical entre l’Europe et Bamako, qui recèle pourtant un son inédit. «Ce n’est pas un projet afro-européen. Ce disque n’a rien avoir avec ceux de Ry Cooder avec Ali Farka Toure ou ceux de Taj Mahal, analyse Nick Gold, un habitué des rencontres musicales entre Nord et Sud, je n’ai jamais entendu quoi que ce soit qui y ressemble, c’est vraiment un travail très intime de Damon Albarn ».

Contrairement à d’autres rencontres, Mali Music n’est pas né de l’imagination d’un producteur. C’est l’ONG britannique Oxfam qui a voulu «envoyer» son ambassadeur anglais au Mali. «Cette association caritative cherche de nouveaux moyens de toucher un public plus jeune de moins en moins enclin à donner de l’argent pour les pays pauvres. Ils m’ont donc demandé de partir les représenter, mais j’ai refusé ce côté un peu paternaliste. Si j’allais au Mali, c’était pour faire un disque. Les musiciens maliens seront payés et tout l’argent de mes ventes sera reversé à Oxfam, mais ce n’est pas un disque de charité. J’essaye d’apprendre des erreurs des anciennes générations d’artistes ; comme Live Aid ou Band Aid, qui n’ont finalement eu que des actions à court terme» raconte Damon Albarn.

Après une initiation discographique aux mélodies maliennes, le jeune homme est donc parti avec deux magnétophones DAT et un mélodica. «J’aime beaucoup cet instrument explique-t-il. Il est très « sociable » et pratique. Si j’étais parti avec une guitare et ampli, cela aurait été plus compliqué …de toutes façons j’ai surtout beaucoup écouté avant de jouer». De retour à Londres avec plus de quarante heures de musiques et de sons, Albarn a bricolé et réarrangé sur ordinateur pendant près d’un an. Grâce à Nick Gold, la maquette s’est retrouvée au studio Bogolan, chez Mali K7, l’unique maison de disque de Bamako tenue par deux Français. «Il n’y avait pas beaucoup de chants à l’origine, raconte Damon Albarn, car je ne comprenais pas les paroles, j’avais peur de les tronquer et de changer le sens au montage ».

Entre Londres et Bamako

Au moment où Yves Werner, ingénieur du son à Bamako (pour Ali Farka Touré, Issa Bagayogo, …), reçoit cette maquette il travaille avec Afel Bocum, tout juste arrivé de Niafunké, petite ville ocre de 3000 habitants sur les rives du fleuve Niger, à quelques heures de piste de Tombouctou. Yves Werner lui propose de travailler sur ce projet avec quelques autres musiciens. L’ingénieur du son sera donc «le liant qui permet à la sauce de prendre pour que les arrangements fonctionnent, que les artistes maliens puissent se poser sans problème sur de nouveaux rythmes». Puis, la précieuse maquette fait un nouveau voyage pour Londres où la musique est de nouveau retravaillée, avant de retourner à Bamako pour que les artistes préparent la «version scénique». «J’aime ces allers-retours, ces dialogues entre les deux pays : c’est finalement proche de la démarche» souligne Damon Albarn, même si Afel Bocum tempère : «Cela n’a pas été facile car nous n’avions pas l’habitude de jouer avec autant d’instruments amplifiés à la fois, mais je suis très content du résultat ».

Le résultat donne un opus éclectique, entre musique traditionnelle, groove techno, morceaux ragga dub : un album fleuve, carnet de voyage personnel d’un musicien anglais en balade au Mali, avec des titres enregistrés entre Bamako, le Niger ou Kela, un village de griots. Chaque titre de l’album porte un nom de lieu (l’Institut National des Arts, le Hogon) ou de bars de Bamako ( Le Relax, le Djembe, …). «Je suis musicien, et traîner dans les bars, c’est bien le privilège des musiciens » sourit Albarn.

Atmosphère atmosphère

Seul hic de cette belle aventure musicale : Toumani Diabate fut surpris de retrouver un bœuf enregistré chez lui à 4 heures du matin sur ce disque. Le mélodica et la kora ne s’accordent pas assez bien selon lui… Mais trop tard pour retirer ce titre du disque et de toutes façons Damon trouve que « peu importe le son, ce qui compte c’est l’atmosphère. On sent le côté spontané, c’est ce qui me plaît». Alors, un peu autoritaire le voyageur-musicien qui aurait fait un petit tour au Mali à la recherche d’une nouvelle toquade musicale ? «Dans un sens, je ne peut pas contester le fait que j’ai passé trop peu de temps au Mali pour tout comprendre, concède Albarn, mais je n’ai voulu exploiter personne. J’ai passé plus d’un an de ma vie sur ce projet et à chaque fois que j’écoutais les sons, j’étais au Mali dans ma tête ».

Elodie Maillot

Damon Albarn and Friends Mali Music (EMI)