Saez, nouveau chantre du rock français

Damien Saez, c’est ce jeune homme troublant, qui avait su voici trois ans, si bien focaliser tous les espoirs troublés de la jeunesse française lorsqu’il nous tançait son Jeune et con en puissant dazibao radiophonique. Après une immersion de plus d’un an dans un studio du grand Ouest-parisien, le petit prince du rock hexagonal revient avec God Blesse, double album aussi fleuve (29 titres) que symphonique, aussi rock que provocateur, qui draine sa sédition ouverte contre le pouvoir de l’argent, la religion Mac Do et l’implacable « assommoir » que cela génère.

La symphonie de l’insurrection

Damien Saez, c’est ce jeune homme troublant, qui avait su voici trois ans, si bien focaliser tous les espoirs troublés de la jeunesse française lorsqu’il nous tançait son Jeune et con en puissant dazibao radiophonique. Après une immersion de plus d’un an dans un studio du grand Ouest-parisien, le petit prince du rock hexagonal revient avec God Blesse, double album aussi fleuve (29 titres) que symphonique, aussi rock que provocateur, qui draine sa sédition ouverte contre le pouvoir de l’argent, la religion Mac Do et l’implacable « assommoir » que cela génère.

God blesse est un «J’accuse» multidirectionnel fustigeant les politiques, les mafia militaristes et industrielles, le sexe, Dieu et les hommes. Massoud s’oppose à Pinochet comme la lumière aux ténèbres. Car Damien le révolté est aussi un éternel romantique, amoureux d’une certaine image de la Russie. Et il le prouve avec sa dédicace à Dostoïevski «Je voulais ne vous offrir que le crime, mais on ne le sépare jamais de son châtiment» . Doux et dur à la fois. Simultanément idole rock courroucée hurlant sa sédition, vocaliste néo réaliste, fils légitime de ses aînés Brel, Ferré, Manset, Polnareff, Christophe, en mission sacrée pour sauver la chanson française, ou enfin mutant technoïde, générant la sexualité sans doute la plus explicite depuis Gainsbarre- son déjà fameux titre Sexe !.

En français, mais également en anglais, surfant dans le sillage de ses héros Morrison, Barrett, Lennon, Cobain ou Cohen dans ce God blesse à la fulgurante schizophrénie artistique, Saez endosse tous ces visages et tant d’autres. Il prouve aussi qu’il n’a qu’une constance : son insoumission.
Musicien accompli après des années d’études au conservatoire, Damien assure l’ensemble des guitares et l’intégralité de parties de piano comme les thèmes classiques que porte aussi cet album. «On peut être beaucoup plus rock avec un piano qu’avec toutes les guitares saturées du monde», proclame le musicien. Pari tenu ! Dans les salons d’un hôtel parisien, Damien se livre au jeu de l’entretien, multipliant les paradoxes pour nous livrer les clefs de God blesse.

RFI : C’est un album en version macro. Mais les deux CDs qui le composent sont assez différents l’un de l’autre. Le second est plus calme et symphonique, le premier plus rock…
S : Pour moi, dans le premier CD, il y a presque déjà deux albums. Du début, jusqu’à Je veux qu’on baise sur ma tombe et après, c’est comme une bande originale de film avec l’instrumental Ice Cream à tendance floydienne. Tout comme Light The Way dans la façon de faire, dans l’harmonie. Puis nous avons le Thème II qui achève le CD 1 God Blesse, le Thème 1 qui fait le lien entre les deux albums et après on part dans quelque chose de plus lyrique. Je pense qu’on aurait pu faire trois disques. Nous avons déjà zappé un certain nombre de compositions, puisque nous avions 47 titres en tout. Je reste partisan du "faire beaucoup".

Les chansons ont le temps de vivre sur la durée, on sent que tu t’es fait plaisir sans pour autant tomber dans la "re-dite".
Je pense que ce projet est assez éclectique. La seule redondance que l’on puisse lui trouver était préméditée, c’est le côté classique et, au niveau du texte, les termes de "usé" et "condamné", "menacé mais libre" qui vont tous dans le même registre, dans la même direction.

Tu as prononcé un mot qui paraît essentiel c’est le terme éclectique. En France on n'a pas l’habitude, d’avoir un artiste qui ose le grand écart musical.
J’avoue qu’il y a des différences étonnantes. C’est ce qui me plaît dans la culture de ce pays : la capacité d’un certain métissage, de savoir garder quelque chose de très français qui est la chanson et de le mélanger à autre chose de très anglo-saxon. Oui, ce sont des univers différents mais pour moi tout le disque reste "rock" dans l’esprit.

Y compris Sexe ?
Clairement. Même s’il déborde de groove. L’arrangement de Martin Jenkins avec les guitares que l’on ne reconnaît même plus, la manière de traiter la voix à l’auto-tune, l’harmoniser qu’utilisent tous les hits technos housy. C’est le cliché house par excellence cet effet de voix. Tu le retrouves sur One More Time de Daft Punk ou encore Modjo et je trouvais cela drôle de le faire clasher sur ce texte-là, pour souligner l’autre côté de cette culture club : le sexe. Forcément crade, plus hardcore que néo-romantique…

Pourquoi ce métissage des langues entre français et anglais ?
Moi je vis avec une personne dont l’anglais est la première langue. Donc je bossais les textes anglais avec elle et un jour nous sommes allés voir Björk sur scène. Dès la première chanson, elle me dit : «Sur l’accent tu n’as pas de soucis à te faire», Björk sait être entendue sans avoir à sacrifier son identité. Le truc avec les langues, quelle que soit la langue d’ailleurs, c’est qu’il ne faut pas être complexé. Il faut le jouer franco car l’idée c'est de faire voyager les gens, sans que cela sonne faux ou apprêté.

Du côté des sources musicales de cet album, on y dénote une très forte influence de Pink Floyd ?
Je l’avoue, Ice Cream est très référencé Pink Floyd avec son orgue Hammond. Tout comme World Trade Center avec ses effets mélangés d'écho.

Sexe consacre la rencontre entre Gainsbourg et George Michael ?
C’est clair.

Tes textes sont assez explosifs, voire provocateurs et parfois cyniques ? Comme «des milliards d’hommes cela vaut pas un dollar», si beaucoup le pensent peu de gens osent l’exprimer ainsi !
C’est ce qu’on a tendance à vouloir nous faire penser de façon détournée, forcément. Mais c’est ce qui ressort de la réalité. Car nous ne sommes pas tous des Américains !

Le titre God blesse n’est pas seulement une critique de l’Amérique, c’est aussi une critique de la religion, non ?
Oui tout à fait. Un mec répond à l’horreur, c’est l’horreur et c’est incontestable. Et comment finit-il chacune de ses déclarations, sinon par un "God bless America". God bless America, je ne peux pas adhérer à cela, c’est les Croisades ou quoi ?. On revient 2000 ans en arrière. Moi je n’ai rien contre les religions mais contre l’usage détourné que trop de gens en font. Quand on laisse crever des pays, quand on voit où en est l’Afrique aujourd’hui, avec les ravages du Sida et le monopole de la trithérapie par de cupides laboratoires américains.

Mais cet album n’est pas seulement grave, il sait aussi être lumineux.
Oui avec Light The Way, Perfect World. Même Saint Petersbourg n'est pas une chanson triste. Je dis surtout que l’âme est la richesse, c’est la conclusion du texte.

Saez God blesse (Island France/Universal) 2002