Abdelmajid Bekkas

Alors que se déroule à partir de ce soir et jusqu'à dimanche 16 juin le Festival d'Essaouira Gnaoua-Musiques du monde au Maroc, RFI Musique vous propose de découvrir aujourd'hui un des représentants de cette musique gnaoua Abdelmajid Bekkas, qui dans African Gnaoua Blues, son premier disque sous son nom tente d'allier tradition et modernité. Rencontre.

Inspiration Gnaoua

Alors que se déroule à partir de ce soir et jusqu'à dimanche 16 juin le Festival d'Essaouira Gnaoua-Musiques du monde au Maroc, RFI Musique vous propose de découvrir aujourd'hui un des représentants de cette musique gnaoua Abdelmajid Bekkas, qui dans African Gnaoua Blues, son premier disque sous son nom tente d'allier tradition et modernité. Rencontre.

RFI Musique : Quel est votre parcours ? Abdelmajid Bekkas : Originaire de Zagora, au sud du Sahara, je suis né en 1957 à Salé, près de Rabat. C'est durant les années 70 que je me suis tourné vers la musique. Tout en suivant des études de Sciences de l'Information et des cours de guitare classique au Conservatoire de Rabat, je jouais du banjo au sein de groupes du "Jil". Groupes qui constituaient, pour nombre de jeunes Marocains, en quelque sorte les "Beatles" du Maroc. Ayant la chance de grandir dans un quartier très attaché à la culture traditionnelle, je faisais la connaissance du "Maalem" Ba Houmane qui m'initiait à la musique gnaoua et à la pratique du guembri, sorte de basse traditionnelle que les gnaoua utilisent lors des cérémonies de transe. A l'époque, je participais, en tant que guitariste et chanteur, à des orchestres de rythm'n' blues, de soul, de blues et de jazz avec lesquels je me produisais dans des soirées de gala ou dans des hôtels. La musique américaine était très présente au Maroc. A mon répertoire figuraient des thèmes de Bob Dylan, Neil Young, etc. A partir de 1990, je me suis intéressé à la création. A la rencontre entre la musique gnaoua et de nouvelles sonorités tout en préservant les éléments essentiels de cette première. Depuis 1996, je suis responsable artistique de la programmation marocaine de Jazz aux Oudayas. Festival créé à Rabat par la Commission Européenne grâce auquel je découvrais le jazz européen. Notamment Peter Brötzmann, Paul Rogers, Louis Sclavis, et d'autres. Le seul jazz que je connaissais jusqu'alors était américain dont certains de ses plus grands représentants comme Dizzy Gillespie, Ahmad Jamal ou Randy Weston sont venus se produire à Rabat.

Comment ce premier disque est né ? Comment avez-vous été amené à vous entourer de ceux qui sont ici vos partenaires ?Je dois ce disque en grande partie à Daniel Sotiaux, délégué de la Wallonie-Bruxelles à Rabat, grâce a qui j'ai pu rencontrer les guitaristes belges Paolo Radoni et Marc Lelangue. Nous avons sympathisé, joué ensemble et, un an plus tard, j'étais invité par Jean-Pierre Bissot à me produire dans le cadre du Gaume Jazz Festival en Belgique. J'y retrouvais Paolo Radoni et Marc Lelangue et, le lendemain, nous entrions en studio d'enregistrement à Bruxelles. J'ai connu le percussionniste Khalid Kouhen, qui vit à Rennes, à Jazz aux Oudayas où il est venu jouer avec Azzedine Alaoui. Le flûtiste Rachid Zeroual a longtemps joué dans des orchestres de musique arabe. Je ne pouvais donc réellement juger de son potentiel musical étant donné que ma culture est plus africaine et afro-américaine qu'orientale. C'est en l'invitant à "Jazz aux Oudayas" que je me suis rendu compte combien il est un grand musicien. Je l'ai initié à la musique gnaoua qu'il ne connaissait pas et lui ai fait découvrir la flûte "peul".

Votre musique semble être dorénavant le fruit de toutes les influences et expériences musicales que vous avez eu et vécu à ce jour. De la soul à l'Afrique, en passant par le rythm'n'blues et le jazz...En tant que musique traditionnelle, la musique gnaoua est déjà très riche. Son aspect musical m'a toujours davantage intéressé que la transe à laquelle elle est liée. En la dotant de nouveaux arrangements, on peut aider à son universalité. En veillant naturellement à ne pas la dénaturer. A ne pas négliger ses racines. C'est ce à quoi j'aspire. Et ce d'autant plus que j'ai étudié la musique, que je peux écrire, et que je pratique, parallèlement au guembri, la guitare et le oud. Je suis de ce fait un musicien à la fois traditionnel et moderne. La musique gnaoua est par essence ouverte aux autres cultures de par sa capacité d'intégrer d'autres instruments, d'autres sonorités et à se prêter à l'improvisation.

La mode, aujourd'hui, en Europe ou au Maroc, est axée autour du brassage culturel. Qu'en pensez-vous et comment concevez-vous celui-ci ?Je n'ai rien contre. Mais, si l'on veut parvenir à un échange approfondi, il est indispensable d'apprendre à bien connaître la culture de l'autre. Cela ne s'improvise pas. Il faut y consacrer du temps. Etre sincère. La musique gnaoua notamment n'est pas seulement un style musical. Elle est aussi un mode de vie. Un rituel que l'on ne peut comprendre si on ne le vit pas. Il en est de même dans le sens inverse. Pour jouer avec un musicien de jazz, il faut écouter, connaître et aimer le jazz.

Que vous évoque le terme "world music" ?Ce n'est pour moi qu'une étiquette créée à des fins commerciales. Je ne cherche pas à faire de la fusion. J'essaie juste de jouer une musique authentique marocaine en y mêlant des influences africaines, américaines et européennes. Hélas, la plupart des musiques africaines ou arabes, telles qu'elles sont véhiculées en Europe, n'ont rien à voir avec ce qu'elles sont dans leurs pays d'origine. Beaucoup de musiciens, particulièrement africains, sont tombés entre les mains de producteurs européens qui, avant tout soucieux de faire de l'industrie, finissent par dénaturer voire massacrer ces musiques.

Mais ne pensez-vous que ces musiciens sont un peu responsables de cette situation dès lors qu'ils s'y prêtent ?Ils s'y prêtent car ils n'ont pas les moyens, chez eux, de s'exprimer. Moi-même, au Maroc, je n'ai jamais trouvé de producteurs susceptibles de s'intéresser à ce que je fais. Cela fait des années que j'en souffre. Donc, ces musiciens, je les comprend. Et, en même temps, je le regrette.

Est-ce que la musique gnaoua a évolué ?Chaque "Maalem" a sa personnalité, sa technique de jeu, mais le contenu et l'objectif de la musique gnaoua restent les mêmes : guérir l'âme. Personnellement, je préfère le jeu sobre et pétri de blues des anciens. Même si des années durant cette musique n'est restée connue que d'une minorité de noirs, elle a su résister car elle a toujours été liée aux cérémonies de transe à l'occasion desquelles elle est pratiquée. Même chose au Brésil avec la macumba, ou à Haïti avec le vaudou.

Face au public européen, est-ce que cette musique, ainsi sortie de son contexte d'origine, n'est déjà pas dès lors un peu dénaturée ?Les cérémonies gnaoua ne sont pas seulement des moments musicaux. Il s'agit de rituels durant lesquels il faut sacrifier un bouc, sentir l'encens, faire l'aada, chanter et danser le kouyou, ouvrir la cérémonie et passer aux mlouks (esprits) dans l'ordre des couleurs. Certes, en Europe, la fonction de cette musique et le public sont différents mais toute bonne musique jouée avec sincérité ne peut qu'entraîner des réactions positives chez ce dernier. La musique gnaoua est ouverte, selon moi, à tout le monde. La transe est quelque chose de personnelle. Chacun peut y accéder à sa manière. Lorsque je joue en concert, j'entre en transe.

Comment expliquez-vous que la musique gnaoua n'est connue et appréciée en Europe que depuis quelques années ?Je ne sais pas. En revanche, cela fait longtemps qu'un grand nombre de musiciens américains en ont reconnu la richesse. Tant Randy Weston, depuis 1972, que Pharoah Sanders ou Jimmy Hendrix qui avait une maison à Essaouira, se sont inspirés dans leurs compositions, de la musique gnaoua. Cela dit, un certain nombre de chercheurs ou musicologues européens se sont jadis intéressés à l'histoire et à la signification de la musique gnaoua. Parmi ceux-là figurent Georges Lapassade ("Les Gens de l'Ombre"), Viviana Pacques ("La Religion des Esclaves") et Emile Dermenghem ("Le Culte des Saints dans l'Islam Maghrébin").

Vos aspirations ? Vos projets ?Faire de plus en plus de rencontres. Continuer à créer. Ce disque privilégie le guembri et je souhaite, lors d'une prochaine étape, donner la priorité à la guitare qui, à l'instar du oud, fait partie de ma vie depuis des années. Et ce, bien sûr, en restant dans l'esprit de la musique gnaoua. L'instrument n'est pour moi qu'un moyen d'expression. J'ai également envie d'enregistrer un disque solo en mêlant guembri, guitare et oud autour du "Gnaoua Blues".

Propos recueillis par Xavier Matthyssens

Abdelmajid Bekkas African Gnaoua Blues (Igloo / Sowarex)A voir : A Paris le 21 juin au Cabaret Sauvage, à Hue en Belgique le 21 août pendant le Festival Le Monde est un Village, du 20 au 23 septembre 2002 dans le cadre des Rencontres Musicales de Casablanca pour la création de La Cité Invisible (avec Benat Achiary, Ines Bacan, Pedro Soler, Ramon Lopez et les élèves au Conservatoire de Casablanca) à l'Institut Culturel Français.