Paris chante Montand

Paris lui devait bien cela. Celui qui l'a tant chantée fait l'objet d'une exposition retraçant, onze ans après sa disparition, la longue carrière du chanteur, de l'acteur et du politique Yves Montand. Visite guidée ou non jusqu'au 30 octobre à l'Hôtel de Ville.

Une exposition retrace le parcours de l'artiste.

Paris lui devait bien cela. Celui qui l'a tant chantée fait l'objet d'une exposition retraçant, onze ans après sa disparition, la longue carrière du chanteur, de l'acteur et du politique Yves Montand. Visite guidée ou non jusqu'au 30 octobre à l'Hôtel de Ville.

L'homme de scène

"Par ici l'entrée des artistes", semblent dire au visiteur les silhouettes cartonnées du chanteur en chemise blanche et gilet noir. Une fois passé le porche de l'Hôtel de Ville, au cœur de la capitale, c'est sa voix qui susurre simultanément à notre oreille A Paris, Battling Joe ou encore Les grands boulevards. Sur les murs ocres et dans la pénombre, on découvre ses premières dédicaces à l'ABC, son enfance de petit immigré italien dans le quartier de la Cabucelle à Marseille, ses premières photos de scène, en noir et blanc bien sûr, sa muse d'alors, Edith Piaf, avec ce portrait géant en sa compagnie : une rencontre décisive, puisque très vite, la chanteuse l'aiguillera vers un répertoire de chansons populaires parisiennes.

"J'ai débuté un samedi soir au Vallon des Tuves en 1938 à St Antoine. Quel trac…" écrit-il d'une main malhabile et scolaire sur les pages de son journal de bord dans lequel il collectait les reçus de ses premiers cachets, ses premiers articles de presse parus dans Le petit Provençal ou Le soleil ("Un as du swing !"), soigneusement découpés et légendés et dont l'un se termine ainsi : "Mais que me réserve l'avenir ?" C'était en 1949…

Beaucoup de visiteurs, fredonnant, dans les allées de l'exposition, quelque peu labyrinthiques, et sans véritable chronologie. Pourtant, à bien y regarder, sept thématiques s'en dégagent, qui permettent de s'y retrouver parmi la centaine de photos et de documents sonores retraçant les étapes des carrières multiples d'homme de music-hall, de cinéma et d'engagement.

L'homme engagé

On ne pouvait évoquer la carrière d'Yves Montand sans évoquer son engagement politique, et cela bien avant son coup de gueule très médiatisé lors de l'entrée des chars russes à Budapest en 1956. "Yves Montand vient chanter pour vous tous à la cantine", peut on déjà lire sur une banderole de l'usine de Billancourt datant de 1953. Un peu plus loin, au mur, une carte de l'ex-Union soviétique et les différentes villes où Yves Montand s'est produit pendant sa tournée dans les pays de l'Est entre 1956 et 1957. Des photos illustrent ce voyage : Kiev avec Simone Signoret dans un traîneau, sous la neige à Leningrad, devant la place Rouge à Moscou ou en récital à Sofia.

Des clichés aussi pour évoquer ses plus récents engagements : au côté du philosophe Michel Foucault en 1983 alors que Montand tenta une entrée en politique, puis à Santiago du Chili ou soutenant la campagne de Solidarnosc avec Lech Walesa en mai 1985.

Le séducteur

"Il est beau gosse" approuvent deux amies septuagénaires venues retrouver là un peu de leur époque. On le sait, les belles femmes ne lui étaient pas insensibles. On le retrouve ainsi avec les plus belles actrices des années 50 et 60, la Mexicaine Maria Félix, l'Italienne Silvana Mangano ou les Américaines Shirley McLaine et Barbra Streisand. Les plus beaux clichés sont ceux pris à la Colombe d'or à Saint-Paul-de-Vence, avec Simone Signoret et le poète Jacques Prévert qui les présenta l'un à l'autre. Quelques années plus tard, autrement plus poignant, ce regard vaguement inquiet que jette Simone à son mari, subjugué par le charme de Marilyn, lors d'un dîner à New York…

Une légende

Le parquet craque... Dans ce qui se veut être une salle de cabaret à l'ancienne, quelques tables rondes vitrées sous lesquelles pose le Gamin de Paris, pour de vieilles couvertures de Jours de France ou Semaine du monde. Là, on découvre encore Montand dans la tournée des cabarets d'après-guerre parmi lesquels ce night-club où les employés fournissaient l'éclairage en pédalant sur des vélos dans la cave ! Dans un poste de télévision, Yves Montand interprète le Chef d'orchestre est amoureux et démontre là encore, ses formidables talents d'acteur qui font oublier ses excès de cabotinage. Des extraits de films en font une démonstration à travers, entre autres, sa collaboration fructueuse, à six reprises, avec le réalisateur Costa-Gavras.

Dans une petite loge reconstituée, on trouve des télégrammes de félicitations punaisés au mur, une chemise de scène pendue à un cintre, un chapeau mou, sa canne, quelques objets familiers, des photos jaunies en compagnie de Kirk Douglas et de Maurice Chevalier. Au détour d'une allée, dans un renfoncement, un hommage presque trop discret à Francis Lemarque, disparu en avril dernier, auteur de ses plus belles chansons de Bal, petit bal, Ma douce vallée et bien sûr A Paris.

Enfin, l'hommage des grands de ce monde avec des lettres de Martin Luther King et de John Fitzgerald Kennedy. Beaucoup de monde également devant l'éloge de son grand ami, l'intellectuel espagnol Jorge Semprun, avec ce "Je me souviens" où il décrit la ferveur des jeunes Brésiliens dans le stade Maracanazinho lors d'une tournée mondiale de Montand-chanteur en 1982. Et de regretter ce Bercy où l'artiste devait se produire s'il n'avait été foudroyé d’une crise cardiaque le 9 novembre 1991...

Yves Montand, Inédits, rares & indispensables (Philips/Universal)