Idir, le chant de la Kabylie

D’une discrétion absolue, effacé, presque timide, Idir n’en est pas moins le plus populaire des chanteurs kabyles. Le compositeur de la ballade A vava Inouva, qui au début des années 1970 deviendra le premier tube international maghrébin, poursuit sans faire d’esbroufe son chemin.

Sous les mélodies fluides et paisibles gronde une colère

D’une discrétion absolue, effacé, presque timide, Idir n’en est pas moins le plus populaire des chanteurs kabyles. Le compositeur de la ballade A vava Inouva, qui au début des années 1970 deviendra le premier tube international maghrébin, poursuit sans faire d’esbroufe son chemin.

Remplissant à chaque fois des salles où plusieurs générations se côtoient, sur scène il aime à semer d’une voix toujours douce des messages de révolte calme, de tolérance et d’espoir entre deux chansons. Il sait que les mots dits sur le ton de la confidence ont souvent plus d’impact que criés, clamés haut et fort. Le 20 septembre au Zénith, à Paris, il recevra quelques invités pour interpréter avec lui une partie de ses succès, comme il l’avait fait sur son album Identités en 1999. Des titres dont certains figurent sur une compilation ( Deux rives, un rêve ) sortie en mai, sur laquelle on trouve également un inédit écrit par Jean.-Jacques Goldman, Pourquoi cette pluie ? .

RFI : Pourquoi cette compilation alors qu’on pouvait plutôt espérer un nouvel album ?
Idir : J’ai des chansons en réserve mais je ne peux pas dire si elles sont vraiment prêtes. En fait, c’est jamais prêt, ce sont seulement des ébauches. Cette compilation, c’est une idée de ma maison de disques, pas de moi. Ils m’ont donné des arguments de marketing que j’ai trouvés justes. Cela va permettre de me faire connaître un peu plus encore, même si c’est une énième resucée de choses déjà faites. Cela dit, il faut qu’il y ait bien sûr une suite à Identités , sinon on va croire que je n’ai peut-être plus rien à dire, ce qui n’est pas le cas.

RFI : Cette compilation offre tout de même quatre inédits dont un texte écrit par Jean-Jacques Goldman, qui n’était pas sur Identités , l’album dans lequel vous avez partagé vos chansons avec un certains nombre d’artistes.
Idir : J’ai rencontré Goldman par l’intermédiaire d’une amie que l’on a en commun chez Sony. J’ai été très flatté qu’il écrive ce texte pour moi C’est quelqu’un en qui j’ai ressenti un profond respect pour mon travail. Il ne confond pas l’interprète et l’artiste fabriquant lui-même sa création. Pourquoi cette pluie ?, évoque la tragédie de Bal el-Oued, le déluge qui a fait des centaines de victimes en novembre de l’année dernière. La pluie chez nous peut être salvatrice (le pays souffre parfois de sécheresse) ou destructrice (les crues sont impressionnantes). Cette pluie, c’est peut-être aussi les pleurs des gens.

RFI : Qui a choisi le titre cette compilation, Deux rives, un rêve ?
Idir : C’est moi. Il exprime mes souhaits, mes folies intérieures. Je suis un imbécile qui croit encore et qui rêve. D’ailleurs, nous autres chanteurs, nous sommes des marchands de rêve. A défaut de changer les choses, on peut donner des petits coups de boutoir. Ce n’est plus comme autrefois. Quand on entrait en guerre, avant de prendre les armes, chaque camp envoyait ses meilleurs poètes. Il y avait des joutes oratoires. Lorsqu’un poème était apprécié à l’unanimité, le combat n’avait pas lieu.

RFI : A l’intérieur de la jaquette, on trouve une série de photos datées correspondant à différentes étapes de votre vie, commentez-en quelques-unes.
Idir : 1974, l’insouciance de l’étudiant en géologie et sciences naturelles. 1975, l’année où j’ai fait l’armée. C’était la première fois où je touchais du doigt un treillis. 1979, je pratiquais le football. Mon père a voulu me l’interdire. Il disait : les études d’abord ! J’ai eu mon diplôme, mais il est toujours au fond d’un tiroir. Finalement, je n’ai fait ni sport ni géologie, car la musique m’a choisi.

RFI : Et des souvenirs de l’enfance, que vous reste-t-il?
Idir : En 1962 , à l'indépendance, lorsque l'arabe a été proclamé langue nationale et officielle, que l’on a créé la chaîne de radiodiffusion en langue arabe, j’ai ressenti que ma propre langue n’était pas prise en compte. Je voyais ma mère regarder un journal télévisé auquel elle ne comprenait plus rien. Elle qui s’était pourtant battu pour ce pays, elle dont je me rappelle encore de la chaleur du ventre lorsqu’elle se couchait sur nous pour nous protéger, quand l’armée française envoyait sur le village des coups de mortier, elle était soudain comme exclue de chez elle, niée dans son identité. C’est contre ce paradoxe, cette injustice que je me bats depuis lors.

RFI : Votre révolte, vous l’exprimiez déjà dans le nom que vous vous êtes choisi lorsque vous avez débuté votre carrière.
Idir : Quand j’ai commencé à chanter à la radio, j’ai pris un pseudo, car je ne voulais pas que mes parents se doutent de quoi que ce soit. Ce pseudo, je ne l’ai pas choisi par hasard. J’étais révolté par un paradoxe. Je vivais dans un pays indépendant, dont les dirigeants tenaient des discours sur la libre expression des peuples, la liberté et pourtant ne reconnaissaient pas ma culture maternelle. J’avais donc un besoin avide de conserver et faire connaître mon identité. Idir, cela signifie il vivra . A l’époque des grandes épidémies, on le donnait aux nouveaux-nés pour conjurer le sort. Je l’ai choisi en pensant à ma culture, que je sentais menacée.

RFI : Vous êtes souvent perçu et présenté comme le porte-drapeau d’un combat pour la reconnaissance de l’identité berbère. Ne vous sentez-vous pas un peu prisonnier de cette image ?
Idir : Des fois les gens vous prêtent des missions qui dépassent de loin votre condition humaine. C’est un peu étouffant bien sûr ce rôle que l’on m’attribue, car dans ma tête, je ne suis qu’un saltimbanque qui apporte trois minutes de voyage, de rêve, d’éducation parfois, toujours soucieux de préserver son identité opprimée, parce que celle-ci mérite de vivre.

Idir Deux rives, un rêve (Saint George / Sony Music) 2002