La Rue Kétanou

Deux albums en un peu plus d’un an : La Rue Kétanou, trio parisien, ne manque pas d’inspiration. D’obédience néo-tzigane, et bien plus que cela, ce groupe, protégé par Tryo, les fondateurs du Reggae Acoustik, sort aujourd’hui Y a des cigales dans la fourmilière, un album juste, émouvant, enthousiasmant.

Le chant des cigales

Deux albums en un peu plus d’un an : La Rue Kétanou, trio parisien, ne manque pas d’inspiration. D’obédience néo-tzigane, et bien plus que cela, ce groupe, protégé par Tryo, les fondateurs du Reggae Acoustik, sort aujourd’hui Y a des cigales dans la fourmilière, un album juste, émouvant, enthousiasmant.

Après sa fin, Y a des cigales dans la fourmilière laisse sur le visage du critique un sourire qui met longtemps à s’effacer. Même si le dit critique n’était pas, a priori, séduit par la chanson néo-tzigane. Générosité, belle écriture, digne et maligne, bonne humeur communicative et émotion à fleur de peau, La Rue Kétanou transcende toutes les ficelles du style où il prend ses racines pour bâtir un univers rempli de mélodies infaillibles - et de contre-pieds assurés.

Plus bel exemple : La Rumeur. Ce morceau part très loin du flamenco ou de l’accordéon : on y baigne dans l’univers de Superflu ou de Murat. Soit une voix de femme et une voix d’homme qui, accompagnés d’une seule guitare, murmurent les désastres qu’exercent les ragots sur les amours qui se délitent… Renversant, excitant. Deux chansons plus loin, on revient avec un égal bonheur aux fondamentaux de La Rue Kétanou : un hymne plurilingue à la danse et à l’amour (Qui a toujours raison), intitulé, simplement, la Danse. Entraînant, simple, imparable.

Entre les deux s’étend tout le savoir-faire enjoué de La Rue Kétanou : Les hommes que j’aime, fragile et beau, peut évoquer Louise Attaque (ou Tarmac) grâce au texte essentiel et à la voix de Florent Vintrigner (son accordéon bluffant est de surcroît) ; Sao Loucas, avec sa mélodie parfaite et son harmonie de guitares et d’accordéon, dresse un portrait émouvant de Lisbonne ; Almarita, autre retour aux fondamentaux, rend un hommage appuyé aux guitares gitanes ; enfin, Laisse ton corps s’exprimer réussit une étonnante fusion rap-blues festive et coquine, avec harmonica… Il faudrait aussi citer le Deuil, impressionnant, ou Marcher pas droit, qui revient avec bonheur aux atmosphères du premier album de La Rue Kétanou, En attendant les caravanes, en février 2001.

Tout ce qui est arrivé avec La Rue Kétanou et tout ce qui continue, ça vient naturellement", s’amuse Florent Vintrigner, accordéoniste. "Il suffit de rencontrer des gens, de les écouter, de partager, complète Mourad Musset, guitariste. Il est étonnant de penser que le présent Y a des cigales dans la fourmilière (joli titre !) était déjà en préparation quand sortait le premier album du groupe, lui aussi remarquable. C’est que la carrière de La Rue Kétanou n’a pas connu de trajectoire rectiligne. Ces trois musiciens, deux guitaristes (Olivier Leite et Mourad) et un accordéoniste, ont, il y a quelques années, fait les beaux jours de l’original Théâtre du Fil, à la fois troupe professionnelle et centre de formation, que l’on trouve souvent en des lieux peu fréquentés par les troupes, même d’avant-garde : à la prison de Fresnes, chez Emmaüs…

Le Théâtre du Fil est un vivier de talents de la chanson : il y a deux ans, c’est Dikès qui en est sorti… Florent, Olivier et Mourad, eux, au début, se contentent de taper le bœuf au fond du car quand la troupe se déplace, ce qui est fréquent. Ils fondent un premier groupe, Mektoub. Un jour de l’été 1998, sur l’île de Ré, les trois compères montent un spectacle de théâtre musical intitulé La Rue Kétanou (refrain essentiel et malin : "C’est pas nous qui sommes à la rue, c’est la rue qui est à nous"…). Le groupe est né… Très vite habitués des bars parisiens, des trottoirs et des petites salles (Le Limonaire, la Guinguette Pirate), les trois p’tits gars rencontrent la chance en devenant les protégés de Tryo.

La Rue Kétanou assure la première partie de la tournée de Tryo, d’octobre à décembre 2000. Et leur premier album est produit en quelques jours par Salut Ô, le label des fondateurs du Reggae Acoustik… Emmené par Les Caravanes et par Le clandestin, ce jubilatoire premier album se vendra à 25.000 exemplaires. On parlera à son propos de Zebda, des Têtes Raides, des Négresses Vertes des débuts et bien sûr de Tryo : toutes références exactes et méritées. Mais si l’on devait absolument classer La Rue Kétanou, il faudrait plutôt les imaginer comme des amis de Mo le Mossi, de Simon le Kabyle et de Daniel Pennac, pourvus d’une mission essentielle : mettre un peu de soleil sur les trottoirs de Belleville et égayer ainsi la tribu Malaussène…