PARIS À L’HEURE SUISSE

Non, la chanson suisse ne se résume pas à Stephan Eicher ! Et pourtant même les plus 'connus', Michel Bühler, Sarclo ou Stéphane Blok, ont bien du mal à se faire entendre en France. C'est pour pallier cette lacune que le Centre culturel suisse à Paris, en collaboration avec Musicomédia, a organisé trois soirées, du 2 au 6 décembre derniers, pour faire découvrir ces autres artistes helvètes qui méritent le détour.

Trois jours pour découvrir un répertoire méconnu.

Non, la chanson suisse ne se résume pas à Stephan Eicher ! Et pourtant même les plus 'connus', Michel Bühler, Sarclo ou Stéphane Blok, ont bien du mal à se faire entendre en France. C'est pour pallier cette lacune que le Centre culturel suisse à Paris, en collaboration avec Musicomédia, a organisé trois soirées, du 2 au 6 décembre derniers, pour faire découvrir ces autres artistes helvètes qui méritent le détour.

Au fond d'une impasse du quartier du Marais, dans le grand loft blanc du CCS, âgé d’une quinzaine d'années, ces rencontres démarrent gaiement avec l'irruption sur scène de Thierry Romanens, houppette à la Tintin, œil malicieux et déconnade toujours prête. Comédien, humoriste, animateur de radio, compositeur et plus que jamais chanteur (Le Sens idéal /Disques Office), l'artiste cumule les casquettes et n'en laisse aucune de côté, balance des vannes au public, avant d'empoigner sa Fender-jouet et d'entonner Brave Margot de Brassens. "Première chanson et déjà un triomphe !" clame t-il. "Après, on fera un débat sur la chanson suisse romande, y'aura personne, mais bon...". Dans la salle, le chanteur Kent se marre. La voix un rien voilée, Thierry Romanens déroule avec aisance ses histoires d'amour impossibles entre un nain et une éléphante, son imitation de Gilles Vigneault ou ses délires de cabaret en yaourt suisse-allemand. Sur une valise en carton, il bat la mesure à l'aide de baguettes-balais en constatant qu'il transpire autant que Johnny Hallyday, avec un bémol : "Je suis beaucoup moins cher!". Ce touche-à-tout fribourgeois (né en Alsace) a oublié le pseudonyme de ses débuts, Thomas Ruelle, pour reprendre sa véritable identité et élargir sa notoriété en francophonie. Il le mérite amplement, allez le voir !

Une autre facette de la chanson suisse est donnée, plus terroir, avec Bel Hubert. L'homme est massif, godiche à souhait et pourtant, aux premières paroles, le public, suisse dans sa grande majorité, est plié en deux ! Private joke oblige. Un peu comme lorsque Bourvil faisait rire les Normands et que les Parisiens ne bronchaient pas… Peu connu chez nous, Hubert Bourquin, dit Bel Hubert, est jurassien. Par ailleurs garagiste de son état (oui, un vrai), il chante des trucs égrillards ou de la poésie ou les deux. Mais surtout, sa formule est originale puisqu'il s'accompagne d'un big band très jazz (et très sonore). Ce qui lui fait chanter des délicatesses comme: "S'embrasser derrière la remise et cueillir des cerises" ou des choses plus anars comme cette supplique au Père Noël : "J'aimerais une centrale atomique d'occasion/Petit papa Noël, j'aimerais une bétaillère avec des vaches folles à lier". Ça a un petit côté Boby Lapointe des alpages mais plus "local" dans le second degré. Et pourtant Bel Hubert traîne sa dégaine dans les festivals depuis une douzaine d'années, a fait des premières parties de Renaud en 1996 et a déjà sorti quatre albums. Son titre de gloire restant les paroles de l’hymne jurassien pour l’Exposition nationale suisse 2002.

Simon Gerber est, lui, une vraie découverte. A seulement 24 ans, ce diseur tout autant que chanteur, est originaire de Tramelan dans le Jura suisse (à une montagne du village de Bel Hubert). Il a déjà une longue carrière puisque dès l'âge de 14 ans, il a participé à diverses formations allant du rock au free-jazz et à l'électronique expérimentale. Contrebassiste professionnel, il a composé pour le théâtre et la radio. Sur scène, cinq musiciens accompagnent le chanteur dont c’est ici la première parisienne. Tour à tour prostré, prosterné parfois, Simon Gerber articule de sa belle voix ample une poésie ardue mais aux mots simples qui captive son auditoire. Il reprend Hemmige, en suisse-allemand, enregistrée en 1993 par Stephan Eicher. Enfant d'un Suisse alémanique et d'une Suissesse romande, Gerber est le pur produit de cette Confédération helvétique aux 26 cantons qui se partagent essentiellement trois langues, l'allemand, le français et l'italien. Lui-même bilingue, il rend hommage au grand chanteur bernois Mani Matter, disparu en 1980, "le seul chanteur suisse-allemand à ne s'exprimer que dans cette langue (qui n'est qu'une langue orale) mais que trop peu de gens connaissent" confie Simon Gerber. Chaudement soutenu par son compatriote Sarclo, qui voit en lui un grand artiste, Simon décide, il y a deux ans, d'écrire son premier répertoire de chanson en français. Avec près de 400 concerts et la participation à six albums, le premier opus de Simon Gerber devrait voir le jour fin 2002.

Pascal Rinaldi, lui, est une valeur sûre dans son pays et collectionne les prix. Ce guitariste, auteur, compositeur et interprète a déjà enregistré sept albums. C'est l'occasion de découvrir le dernier, sorti en octobre 2002, L'inconsolable besoin de consolation (Disques Office). Avec sa bouille ronde et son bandana noué sur le crâne, ce Valaisien n'en finit pas de continuer son introspection. Après les affres de la quarantaine évoquées dans son précédent album Le diable par la queue, Pascal Rinaldi exorcise cette fois sa douleur de la perte du paternel dans Merde à la mort. Une gravité qui contraste un hymne à l'amour non dénué de non-dits ("Il faut qu'on s'palpe, y faut qu'on s'frotte/qu'on s'roule des pelles jusqu'à la glotte/il faut qu'on s'suce y faut qu'on s'lèche/avant que la vie nous assèche"). Rinaldi avait déjà sévi de manière toute aussi polissonne avec son PMDTB

"Il est celui qui me nourrit, de sa poésie à ses collages" dit de Jacques Prévert la chanteuse Carine Tripet qui a laissé tomber son job d'enseignante en psychiatrie pour vivre de la chanson. Très esprit rive gauche, cette Chablaisienne de 30 ans affectionne les standards de la chanson française, de Brel à Ferré, qu'elle mélange à ses compositions personnelles. Et de même qu'elle concilie ses études de chant classique et de rythmique jazz avec sa passion pour l'orgue de Barbarie, le mariage de ses facilités vocales et d'un style jazzy, accompagné d’un seul piano, fait exploser l'applaudimètre. Sa très belle version de Ma fille de Serge Reggiani y est pour beaucoup.

Le Soldat Inconnu, lui, l'est de moins en moins. Ce quintette de très bons musiciens, emmené par Monique Froidevaux, existe depuis 1989. Moins sombre que par le passé, le groupe helvète rode sur scène son cinquième album, C'est la faute à personne, dont il fêtera la sortie au Zèbre de Belleville, à Paris, du 27 février au 8 mars 2003. Les fulgurances rock des débuts ont été mises de côté, là un violon tzigane, ici une mélopée arabe lui conservant toutefois sa couleur réaliste. Plus de sérénité aussi même si les textes de la chanteuse dénoncent toujours qui l'immobilisme ambiant, qui la pauvreté des gens des villes ou la fuite du bonheur. Une chanteuse qui occupe l'espace, s'agite, tourbillonne autour de ces musiciens, siffle comme un docker, parle, parfois trop, bref fait tout ce qu'il faut pour ne laisser personne insensible. Et ça marche surtout lorsqu'elle n'épargne pas ce "si joli petit pays/qui patauge dans les magouilles financières." "Elle dit ça pour faire plaisir aux Français", ronchonne une spectatrice suisse... Il n'y a pas de quoi râler, madame. Ces soirées du Centre culture suisse auront permis aux Français de découvrir un répertoire aussi riche que méconnu et partager une semaine musicale bien différente.