TITO PARIS, CROONER CRÉOLE

Baigné d’influences africaines et interprété d’une voix rocailleuse, Guilhermina, le dernier album de Tito Paris, renoue avec le blues alangui de ses chères îles. Au royaume des musiciens capverdiens, Tito Paris en est le prince.

Le prince de la morna

Baigné d’influences africaines et interprété d’une voix rocailleuse, Guilhermina, le dernier album de Tito Paris, renoue avec le blues alangui de ses chères îles. Au royaume des musiciens capverdiens, Tito Paris en est le prince.

C'est dans un New Morning bondé que Tito Paris a présenté son album. Pas de doute, la communauté cap-verdienne de France était bien au rendez-vous. Mais pas seulement. Beaucoup de sympathisants francophones, attirés par l'extraordinaire vitalité de la musique de ces îles lusophones sont venus en nombre.

Accompagné par ses sept musiciens, le chanteur-compositeur et guitariste, sanglé comme à son habitude dans ses bretelles, a donné ce soir-là toute la preuve de sa virtuosité. Avec six albums solo en presque vingt ans de carrière, Tito Paris apparaît à trente-neuf ans comme l'un des musiciens les plus en vue de la nouvelle génération. Servi par une voix de crooner joliment voilée, pour laquelle son manager serait même enclin à lui conseiller de continuer à boire et à fumer, manière de conserver ce timbre sublimement éraillé...

On l'avait quitté avec un album live, précédé d'un très bel opus Graça de Tchega, sortis tous deux chez Lusafrica. Mais l'artiste prend son envol et Tito Paris entre avec Guilhermina dans la cour des grands en signant dans une major, pour un contrat de six ans et trois albums. De ses mornas languissantes, rythmées par le timbre du cavaquinho à celles plus syncopées de coladeiras, le guitariste n'aura eu aucune peine à faire se balancer son public. Pas vraiment ambianceur pourtant, d'allure réservée, Tito Paris avoue même préférer jouer pour ceux qui écoutent plutôt que pour les danseurs. Il pensait aussi à son ami, le compositeur et clarinettiste Luis Morais, décédé quelques semaines plus tôt, à qui cette soirée était dédiée.

"J'ai toujours aimé mélanger les sons et créer ma propre fusion, c'est aussi la première fois que je mets de l'accordéon dans l'un de mes disques". Un disque riche selon Tito Paris au vu des croisements musicaux que renferme Guilhermina. Dans Na caminho di Sandomingos, Tito Paris aime à mélanger la morna de son île avec l'accordéon du Minho, région rurale du nord du Portugal, ou se plaît à croiser les rythmes du semba (popularisé par l'Angolais Carlos Burity) avec les synthés propres au funana. Il vous explique alors ce qu'est une morna fusão ou galope, sorte de morna plus syncopée, plus rapide, allant jusqu'à claquer dans ses doigts pour en différencier le rythme.

Si l'ensemble des compositions de Tito Paris évoque les choses de l'amour, souvent sur le ton de la mélancolie, avec Créole n'a pas de patron, de l'écrivain angolais Antonio Lobo Antunes, l'album trouve sa profondeur. Un nouvel album acoustique dédié à sa grand-mère, disparue en 1986. "La mère de ma mère, une personne extrêmement attentionnée, qui nous a beaucoup aidé, je la considérais comme une reine au sein de notre famille. Sur la trentaine de ses petits-enfants, je suis le seul à être né chez elle" raconte le musicien, intarissable sur le chapitre. Beaucoup d'enfants qui plus tard comme Tito feront de la musique. Car chez les musiciens du Cap-Vert, c'est souvent une histoire de famille. Tito ne déroge pas à la règle, Manuel Paris son frère l'accompagne à la basse acoustique, tandis que son neveu Cau est à la batterie. C'est d'ailleurs comme batteur qu'il a commencé dans le groupe de Bana, sommité de la musique cap-verdienne, ce fameux Voz do Cabo Verde, qui en trente années d'existence aura vu passer pas moins de quatre formations différentes. Tito Paris sera ensuite guitariste, pendant quatre ans avant de se lancer dans l'aventure en solitaire. Mais déjà, la communauté cap-verdienne, de Boston ou de Rotterdam le connaissait fort bien.

Natif de Mindelo, dans l'île de São Vicente, Tito Paris s'est installé depuis maintenant vingt ans à Lisbonne. Autour de lui, il a réunit la jeune et l'ancienne génération de la diaspora qui a dû quitter ses terres pour un avenir meilleur. Ensemble, ils aiment à se retrouver dans son restaurant l'Enclave, autour d'une catchupa, le plat national, avant de descendre jouer du cavaquinho dans le club en sous-sol. On y discute aussi de ce projet "Sons da fala" (Les sons de la parole) qui regroupe des artistes lusophones du Mozambique, des îles du Cap-Vert, d'Angola ou du Portugal comme Vitorino, Sergio Godinho ou Rui Veloso, le Goldman portugais.

Enfin comment ne pas évoquer Cesaria Evora et l'énorme brèche qu'elle a ouverte pour tous ses compatriotes en attente de reconnaissance autre que confidentielle. "Son immense succès est le notre, elle a ouvert une voie, uma estrada infinita" reconnaît Tito, "mais je vois que de plus en plus de gens s'intéressent à notre culture et finissent par lui donner l'importance qu'elle mérite." Morabeza !

Album : Guilhermina (Universal Classics)