Festival Femmes d'Algérie

La série de concerts Femmes d'Algérie marque un double événement. Elle s'inscrit dans l'actuelle année de l'Algérie en France et commence le jour consacré internationalement à la femme, avec un grand F.

Une semaine de concerts au Cabaret sauvage à Paris.

La série de concerts Femmes d'Algérie marque un double événement. Elle s'inscrit dans l'actuelle année de l'Algérie en France et commence le jour consacré internationalement à la femme, avec un grand F.

Elles sont une quarantaine de chanteuses nées des deux côtés de la Méditerranée et toutes d'origine algérienne pour un festival copieux dont la première édition eut lieu en 1999. Mais qu'elles viennent du bled ou soient beurettes, elles sont parfois épaulées par des artistes franco-français et autres franco-métissés à l'exemple du groupe marseillais ragga rap Watcha Clan de retour d’une tournée algérienne. Leurs styles sont quelquefois tout simplement éloignés des musiques algériennes. En fait, la Parisienne Assia, la Valençoise Zohra B ou la Montpelliéraine Malia pratiquent, elles, le rythme de leur environnement et de leur génération, le R'n'B acclimaté aux périphéries hexagonales. La mélodie qui attire davantage les filles, qui jugent le rap plus violent et machiste en le délaissant aux garçons.
Question violence, machisme, et exil, il y a dans ce panorama de voix de femmes algériennes et franco-algériennes trois ou quatre chanteuses venues de là-bas qui en savent quelque chose, comme Hasna El Bécharia, Djura, Houria Aïchi ou surtout la doyenne de ce festival féminin, Chérifa.

Djura et Houria les berbères

Djura a quitté sa Kabylie natale pour se lancer dans le chant, en créant avec ses deux sœurs à Paris le groupe Djurdjura, du nom de la chaîne de montagnes kabyles, avant d’entamer une carrière solo. Elle s’est battue pendant des années avec sa famille à cause de son idylle pour un Français non musulman.

Ancienne sociologue, Houria Aïchi a trouvé sa vocation de chanteuse à Paris quand elle se souvient des chants lancés par sa grand-mère dans le patio familial à Batna, sa ville natale métropole des Aurès, le massif des Chaouis, autre communauté berbère de l’Est algérien. Houria Aïchi reprend dans un langage actuel le répertoire amoureux et épique des azriate, chanteuses troubadours de la tradition chaouie. Le mot azriate veut dire célibataire et signifie en réalité femmes sans homme particulier, femmes libres et mal vues pour leur caractère trop affranchi.

Chérifa la doyenne

A 76 ans, Chérifa, elle, est la marraine de la tradition kabyle, du plus connu des chants berbères qui s’étendent du fin fond du Maroc à Siwa, oasis du désert égyptien en passant par le Nord du Mali, du Niger ou du Tchad, sans parler de ceux de la diaspora. Mémoire de la musique berbère du centre-nord algérien, Chérifa aurait interprété en plus d’un demi-siècle de vie artistique plus de 700 chansons pillées par divers modernistes de la nouvelle vague kabyle apparue, il y a plus d’un quart de siècle avec guitare, harmonica, batterie et clavier électrique. "J’ai beaucoup souffert à cause de ce fen (art, en arabe, NDLR)", lâche Chérifa d’une voix douce, presque à regret.

Née dans un village près de Sétif, en Petite-Kabylie, Chérifa chante très tôt quand, gamine, elle emmène paître le troupeau familial. «J’étais dans toutes les fêtes du village. On virait tous les gosses sauf moi que l’on installait sur une pile d’oreillers pour chanter. J’avais 7 ans. Dès que j’entendais le son d’un bendir, j’accourais. Mes oncles n’appréciaient pas et me corrigeaient. Mais rien à faire. On dit que ma mère était réputée pour son chant. Peut-être que cela me vient d’elle», raconte Chérifa, orpheline très jeune. Quand sa mère s’était remariée, elle a été confiée à ses oncles maternels pour qui une nièce chanteuse mettait en cause leur code de l’honneur dans une région rude et sur une terre ingrate. «Ils me disaient “on t’a entendue chanter“ ou “des voisins t’ont vue chanter“, et me tapaient dessus. Ma grand-mère s’était même lacéré le visage par dépit. Mais la nuit, dans mon lit, les paroles, les musiques me venaient malgré moi. J’ai grandi pieds nus, mangeant un jour sur cinq», se souvient Chérifa, qui dès l’adolescence commençait à se faire connaître dans sa région natale. A 18 ans, elle décide d’aller à Alger, la capitale, et prend le train pour la première fois de sa vie. Impressionnée par la machine à vapeur, elle improvise pendant le voyage Tebqa ala khir a Akbou (Adieu Akbou), la chanson qui va la faire définitivement connaître.

«Un an après mon arrivée à Alger, où il y avait les Américains et les Anglais (suite au débarquement allié en novembre 1942 en Algérie, NDLR), j’ai chanté à Alger, dit Chérifa. Je touchais 100 euro, le cachet des artistes de première catégorie, les autres 9 euro. Un oncle voulait me tuer à cause de mes chants à la radio. J’étais interdite de séjour dans mon village natal. Je donnais des concerts un peu partout jusque dans les années 70 où j’ai arrêté la chanson pendant 7 ans, dégoûtée et ruiné par le fisc. Ils m’ont pris jusqu’à mes vêtements alors qu’ils savaient que je ne touchais pratiquement aucun droit. Ils me disaient “tu payes pour ton nom“». Star du chant kabyle, surtout auprès des femmes qui se reconnaissent dans les litanies qu’elle improvise, Chérifa devient femme de ménage dans un ministère algérien.

Ce n’est qu’au début des années 90, que quelques passionnés de la musique traditionnelle kabyle l’a font fait sortir de l’oubli de plusieurs années. Chérifa foulera ainsi les planches de l’Olympia et celles de l’Opéra-Garnier à Paris en 1994. Mais la vénérable chanteuse, Chérifa n’en est guère impressionnée:«J’ai déjà chanté à l’Opéra. J’avais 20 ans».

Hasna la gnawa

Hasna el Becharia, elle, chante et joue de la guitare. Elle est peut-être la première femme guitariste d’Algérie. Hasna est fille de gnawi, musicien thérapeute, homme de foi et d'honneur du Sahara algérien, issu de l’esclavage maghrébin. Sa porte était toujours ouverte aux plus démunis, mais il savait que la "folie" de sa fille était mal vue à Béchar, ex-Colomb-Béchar, cité-garnison construite de toutes pièces par la colonisation française à une portée de voix du Maroc.

"Mon père-que Dieu ait son âme-me frappait à chaque fois. Une fois, il a trouvé le dîner carbonisé. Il a sorti son gros bâton pour me donner des coups. Je n’y pouvais rien:je jouais de la guitare sans arrêt. J’en étais folle. Je découpais les photos de l’instrument dans les magazines pour les coller sur les murs de ma chambre. Ça m’a pris vers 9-11 ans", dit Hasna, chanteuse et guitariste aimée mais femme marginalisée à cause de sa folie instrumentale justement. Dans la société algérienne, personne ne s'imagine une femme jouant de la guitare. Hasna el Becharia n'a eu droit qu'à un seul concert en public dans son pays. C'était à Adrar, dans le Sahara encore une fois. Il y a longtemps, si longtemps que Hasna ne s'en souvient plus.

"Je suivais partout une grande chanteuse de bendir marocaine, cheikha Mama Ahmed dont je reproduisais la musique sur ma guitare", se souvient Hasna qui, dès ses seize ans, se produit devant les copines avant que le téléphone arabe fasse son boulot. Les demandes d’animation de fêtes de mariage se font de plus en plus nombreuses. "J’étais bouleversée quand j’ai gagné mes premiers 100 dinars. Je pouvais aider financièrement ma mère et ma grand-mère", confie Hasna qui commence à mener une vie de bohème sur place. Si on apprécie sa musique, on réprouve ses mœurs. "Je buvais beaucoup à l’époque, dit-elle. Ma maison était pleine tous les jours de ceux dont on ne voulait pas, les divorcées, les veuves, les paumés, les enfants affamés, les fous que je soignais et lavais jusque dans leur profonde intimité. J’avais de plus en plus mal à la tête. J'avais besoin tout le temps des médicaments souvent introuvables et trop chers". Seule la guitare la délivre de ses démons de femme au destin contrarié. Hasna en jouera rageusement quand elle se mettra aussi au banjo, au oud, aux cordes du hajouj négro-maghrébin, au guembri, la basse du rituel gnawi, interdite aux femmes.

Après quelques venues en France, Hasna el Becharia s'y est installée définitivement dès 1999 à la suite de la première édition de Femmes d’Algérie où elle a fait écouter sa voix sereine sur une musique sombre et frénétique faite de ses propres compositions et des airs traditionnels maroco-algériens. "Depuis que je suis ici, je n'ai plus mal à la tête", dit Hasna el Becharia, du mot béchar, bon messager, en arabe.