Tabu Ley, papa rumba

Il est avec Wendo Kolosoy le dernier survivant des légendes qui fondèrent la musique moderne zaïro-congolaise à la fin des années 50. Inspirée de la rumba cubaine, elle s'épanouit à Brazzaville et à Léopoldville (rebaptisée Kinshasa en 1966) avant de déferler au fil des ans sur l'Afrique toute entière. Après plusieurs années de silence discographique, Tabu Ley, dit Seigneur Rochereau, vient de sortir un nouvel album Tempelo.

Le retour d'une légende

Il est avec Wendo Kolosoy le dernier survivant des légendes qui fondèrent la musique moderne zaïro-congolaise à la fin des années 50. Inspirée de la rumba cubaine, elle s'épanouit à Brazzaville et à Léopoldville (rebaptisée Kinshasa en 1966) avant de déferler au fil des ans sur l'Afrique toute entière. Après plusieurs années de silence discographique, Tabu Ley, dit Seigneur Rochereau, vient de sortir un nouvel album Tempelo.

RFI : A quand remontait votre dernier disque?
Tabu Ley : C’était en 1995, un album intitulé Muzina (au nom de…), que j’avais enregistré sur un label américain (Rounder) et qui était distribué en France par Sonodisc . C'est donc un retour au disque pour moi. Mais je ne suis pas resté sans rien faire pendant tout ce temps, j’ai énormément tourné. J’étais basé à Los Angeles et San Francisco mais je n’avais même pas le temps de faire de disques tellement il y avait de concerts. Aux Etats-Unis, au Canada en Amérique du Sud - Brésil, Argentine -... Ces dernières années, je suis rentré à Kinshasa où j’ai embrassé la politique. Je suis député au parlement, responsable d’une commission socio-culturelle, pour le parti du président Kabila, après avoir été un temps son conseiller culturel. Actuellement je vis à Bruxelles, mais j’envisage de venir m'installer à Paris.

RFI : Vous y avez déjà résidé?
T. L. : Oui, longtemps. Mais j’ai pour ainsi dire résidé à plusieurs endroits en même temps. Paris, Los Angeles, l'Afrique du Sud, Nairobi. A Paris, j’ai été le premier artiste africain à faire l’Olympia. Pendant seize jours de suite, j’y ai donné 34 spectacles! Des galas sous mon nom d’abord, puis les premières parties de Julien Clerc pendant quatorze jours. J’aimerais bien le retrouver d’ailleurs Julien Clerc, si quelqu’un peut m’y aider, il est le bienvenu. Bruno Coquatrix était venu me chercher lui-même à Kinshasa, accompagné de sa chère épouse Paulette. On a signé le contrat là-bas.

RFI : A votre avis, pourquoi vous avaient-ils choisi?
T. L.: On parlait de moi dans toute l’Afrique et je fus le premier à créer un vrai spectacle sur scène. J’avais formé des filles, les Rocherettes. Une d’elles est ensuite devenue l’une des Clodettes de Claude François. Quand je suis passé à l’Olympia, celui-ci était dans la salle, comme de nombreuses vedettes d’ailleurs, comme Alain Delon, Mireille Mathieu ou Sylvie Vartan.

RFI : Dans votre nouvel album, on peut se montrer quelque peu surpris par la présence marquée de boîtes à rythmes, de sons synthétiques.
T. L.: Je l’ai fait volontairement pour faire une musique dans le même registre que celle de mes jeunes qui excellent dans ce domaine. Mais c’est vrai qu’en fait, je ne suis pas vraiment fanatique de cela. Le prochain album sera plus aéré et plus acoustique.

RFI : Il y a même un titre, Move Around, sur lequel vous n’êtes carrément pas présent.
T. L. : C’est un titre écrit et chanté par ma fille, Melody, dont la maman est Mbilia Bel et qui vit aux Etats-Unis où elle fait ses études. Je voulais dans cet album faire un peu de mélanges, lancer un pont entre la rumba et des sons plus dans l’air du temps.

RFI : On dit que vous avez enregistré plus de 2000 titres. Est-ce vrai ou un peu exagéré?
T. L.: C’est la vérité! J’ai à mon actif plus de 43 ans de musique. Il y a une époque où, quand on venait en Europe trois-quatre fois dans l’année pour entrer en studio, il fallait enregistrer au moins 50 chansons à chaque voyage. On devait rentabiliser le déplacement. En plus, il faut penser que les chansons étaient très courtes à ce moment-là et que l’on ne se posait pas de problème de mixage après l’enregistrement. Tout allait très vite.

RFI : Vous avez eu quelques problèmes avec Mobutu qui vous avait interdit de sortir du pays à un moment de votre carrière, pour quelles raisons?
T. L. : J’ai toujours été en controverse avec lui. Moi j’étais républicain, lui, conservateur. On ne s’entendait pas vraiment. J’étais d’inspiration lumumbiste. Du côté donc de ceux qu’on prenait - à tort - pour des communistes. J’étais en revanche défenseur des valeurs républicaines et démocratiques. Mes façons de voir, les chansons que je faisais, défendaient ces aspirations, quelque peu contraires à celles de Mobutu. Donc, de temps en temps, on m’arrêtait. J’ai connue la prison politique deux fois.

RFI : Vous avez eu des chansons censurées?
T. L.: Tout à fait. Par exemple Le glas a sonné, en 1993. Un titre qui véhiculait des valeurs anti-Mobutu et a fait des émules. Quelques années plus tard Mobutu tombait. Le sens de ce titre était: il est temps de ne plus avoir peur des dictateurs, de dire tout haut ce que l’on pense tout bas, il est temps que la dictature s’en aille et pour cela de faire appel aux esprits de Lumumba et de tous les anciens politiciens progressistes.

RFI : Quand avez-vous commencé à chanter en public?
T. L. : De manière officielle, en 1955, mais en fait je le faisais depuis l’âge de dix ans. A l’époque je m’appelais encore Pascal Sinamoyi, du nom du village de mes parents. Je suis né le 13 novembre 1940 à Bagata. Le surnom Rochereau me vient de l’école. On étudiait les campagnes de Napoléon, dont un des officiers s’appelait Denfert-Rochereau. J’étais le seul à avoir retenu son nom. Les autres ont été punis et après, parce qu’ils m’en voulaient de n’avoir pas subi le même sort qu’eux, ils m’ont surnommé Rochereau, de manière ironique. Je ne voulais pas de ce surnom, mais il m’a collé à la peau. Maintenant j’ai une affection particulière pour la place Denfert-Rochereau. Il y a eut un certain Monsieur Rochereau dans le gouvernement Mitterand qui a tout fait pour chercher à me rencontrer en passant par mon ambassade.

RFI : Kinshasa a eu aussi de nombreux surnoms, Kin la belle, Kin la joie… Des surnoms encore justifiés aujourd’hui?
T. L. : C’est resté une ville où l’on s’amuse par habitude, mais les facilités ne sont plus comme dans le temps. Certains disent aujourd’hui «Kin poubelle». Je n’adhère pas à cela car j’estime que c’est injurieux pour ma ville. J’y ai débarqué quand j’avais trois mois et y ai grandi jusqu’à mon âge d’homme. Je suis donc très attaché à cet endroit. Il est vrai que la ville n’est plus ce qu’elle était et qu’elle est devenue un peu trop sale.

RFI: Quel regard portez-vous sur la prolifération des églises, des sectes à Kinshasa?
T. L.: Je n’aime pas les sectes, les faux pasteurs. Ils ont amené des tas de problèmes dans les familles, enseignent l’évangile au rabais. Si tout cela s’est tellement développé, cela tient aux difficultés économiques. Les gens se réfugient dans l’imaginaire, pensent que si l’on prie beaucoup, Dieu va tout arranger, donner à manger, etc... Cela a un côté positif pour la paix sociale car, pendant qu’ils prient, les gens ne se soulèvent pas, ils acceptent leur condition, mais au bout du compte les sectes nous font beaucoup plus de mal que de bien.

ALBUM : Tempelo / Next Music