2ème Nuit Celtique au Stade de France

C’est un temps inhabituellement printanier qui a accueilli ce 15 mars la deuxième édition de la Nuit celtique au Stade de France, à Saint-Denis. Cette gigantesque cérémonie a attiré plus de 65.000 spectateurs, assis dans les gradins ou dansant sur la pelouse recouverte d'une bâche plastique.

La musique celte dans tous ses états

C’est un temps inhabituellement printanier qui a accueilli ce 15 mars la deuxième édition de la Nuit celtique au Stade de France, à Saint-Denis. Cette gigantesque cérémonie a attiré plus de 65.000 spectateurs, assis dans les gradins ou dansant sur la pelouse recouverte d'une bâche plastique.

La Nuit Celtique constitue désormais l’un des plus grands spectacles d’Europe et est devenue la vitrine des musiques des «nations» celtes. Des centaines d’artistes sont venues d’Irlande, d’Ecosse, du Pays de Galles, de Bretagne, de Galice et des Asturies, au nord de l’Espagne, pour animer la méga fête. Alan Stivell l’a clôturée autour de minuit en jouant de sa harpe dont les cordes étaient colorées pour l'occasion de bleu-blanc-rouge. Breton de Paris, Stivell a popularisé la musique ancestrale dans une France alors en plein revival des cultures régionales. Il y a trente ans déjà. Bluesy comme la gwerz ou festif comme le kan ha diskan, le chant armoricain a le vent en poupe puisque «un quart seulement des spectateurs vient directement de Bretagne, la moitié du public est de la région parisienne, et un quart arrive du reste de la France», précise Jean-Pierre Pichard, maître d’œuvre et metteur scène de la grande fête celte et surtout habile propagateur des rythmes bretons dans le monde. Il a mis en œuvre des concerts dans plus de quinze pays, Etats-Unis, Chine, Japon, Nouvelle-Zélande, Argentine, Emirats Arabes Unis, Sénégal ou Nigéria…

«Malgré un fort taux de satisfaction, le public nous a reproché un certain manque de convivialité, de place pour bouger, pour danser, participer», dit Jean-Pierre Pichard. Il parle ainsi de la première édition de la Nuit Celtique en 2002, qui s’est déroulée en fait en deux nuits et a cantonné les spectateurs assis sur leur siège dans les gradins de l’un des plus grands stades d’Europe. Aujourd’hui, une partie du public (plus de 18.000 personnes) a pu envahir le terrain avec quelques drapeaux noirs et blancs symbolisant l’hermine, emblème de la Bretagne, pour participer probablement au plus grand fest-noz (fête de nuit) du monde. Une foule qui fait régulièrement place à des rondes de danses bretonnes parmi les spectateurs quand résonnent sur l’une des quatre scènes bombardes, cornemuses et percussions. La grande fête celtique reste un incontestable succès sonore. Car, vu des gradins, le spectacle semble peu visuel tant les artistes paraissent minuscules, très lointains.

Quand l’une des nouvelles vedettes du chant breton, Denez Prigent chante a cappella une gwerz contenant toute la mélancolie du monde, l’émotion ne passe plus que par le son des 110 enceintes du stade malgré la caméra qui renvoie l’image floue et terne du visage de l’artiste sur les deux écrans suspendus de chaque côté des scènes. La complainte déliée et vigoureuse de Prigent est de loin meilleure que son kan ha diskan noyé sous une musique simili pop, histoire de «moderniser» davantage la tradition bretonne sous prétexte que Denez est l’une des stars de la jeune génération du chant franco-celte. Il faut dire qu’en matière pop l’égérie de Dublin, Sinéad O’Connor a largement de quoi satisfaire les envies de variétés internationales des 68.000 spectateurs qui se rejouissent autant du show celte que de se retrouver si nombreux en ce lieu historique. C’est vrai que leur nombre constitue en lui-même un «spectacle» impressionnant. Une affluence à la mesure des centaines de policiers, de CRS, de vigiles mobilisés pour l’occasion et encadrant de près la circulation des spectateurs et des professionnels. Une surveillance qui tranche singulièrement avec l’esprit convivial de cette grosse fête, co-produite par le Stade de France, davantage habitué aux débordements des supporteurs footballistiques.

L’autre co-producteur de la soirée s’appelle Interceltique 3C, société spécialisée dans l’événementiel, le marketing, la communication, et que préside l’incontournable Jean-Pierre Pichard, chercheur de la celtitude dans tous les pays. Il a lancé, ces dernières années à Paris, la fête bien arrosée de la saint Patrick, saint patron d’Irlande commémoré chaque 17 mars, dont émane actuellement la Nuit Celtique.

Poil poivre et sel, du crâne jusqu’au menton, carrure massive et tranquille, Pichard dirige depuis plusieurs années l’un des plus grands festivals de France, l’Interceltique de Lorient, qui attire en août un demi-million de visiteurs dans cette cité du Morbihan hideusement reconstruite après avoir été entièrement ravagée par les bombardements alliés durant la Seconde Guerre mondiale. Le Fil (comme disent les initiés pour abréger Festival Interceltique de Lorient) est bien sûr organisé par Interceltique 3C, entreprise de la popularisation internationale de la celte attitude comme dit l’écrivain breton Yann Queffelec. «Depuis 1996, ma vocation c’est l’exportation des musiques, dit Jean-Pierre Pichard. J’ai créé un groupe de musiciens pour faire connaître la culture bretonne à l’étranger. J’organise des concours de musique dans divers pays dont je fais venir les lauréats à l’Interceltique de Lorient».

Ancien musicien, Pichard a 20 ans quand il est secrétaire de Bogaded Ar Sonerion, fédération de plusieurs milliers de musiciens bretons qui lui fait rencontrer le plus célèbre chanteur breton de ces trente dernières années, Alan Stivell. Jean-Pierre Pichard devient secrétaire général de bagadoù (orchestres de cornemuses, bombardes et percussions) quand il intègre le festival de Lorient qui se transforme en 1972 en Interceltique.

Le même Pichard a remodelé un festival pépère en grand messe festive et très médiatique, sponsorisée par de gros brasseurs et autre distilleurs de tourbe au risque d’agacer beaucoup d’autres bretonnants pour qui il «resserert les clichés sur le pays de Bécassine» , «confond culture et commerce». Jean-Pierre Pichard balaie ces reproches sans trop d’acrimonie:«C’est normal qu’il y ait de petites jalousies. Je crois que j’ai fait les bons choix en trouvant une ligne médiane entre ceux qui défendait, il y a trente, ans le folklorisme d’une culture bretonne figée, rurale, et ceux qui prônaient le centralisme jacobin qui réduit les différences culturelles. Mon idée était de faire passer une culture traditionnelle bretonne qui existait encore à la fin du XIXe siècle dans une culture du XXe siècle davantage urbaine, médiatique. Pour moi, une culture est vivante quand elle crée. Aujourd’hui, nous ne sommes plus des minoritaires. Nos cultures sont devenues des refuges parce qu’il y a la mondialisation, le refus de l’inhumain, de l’uniformité. En plus, le monde culturel breton est extrêmement ouvert et depuis longtemps. Nous disons que nous sommes différents sans doute, mais nous ne sommes pas meilleurs».

D’ailleurs, qui se souvient parmi les dizaines de milliers de spectateurs de cette Nuit Celtique, qu’elle est née à l'occasion de la saint Patrick, évangilisateur breton en Irlande il y a 16 siècles ?